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Un été pourri ?

« Nos sociétés riches de l’hémisphère Nord confondent ingénument leurs préférences culturelles avec une norme universelle » par Jean-Claude Guillebaud

dimanche 26 août 2007



(Libre Opinion parue dans le Journal Sud-Ouest le 26 août 2007)

La persistance « désolante » de la pluie, depuis le début du mois de juillet, nous entraîne vers un embarras linguistique bien intéressant. En effet, nous continuons -par routine - d’appeler beau temps » les périodes sans pluie. Nous le faisons même dix fois par jour. En général, c’est pour nous lamenter. De la même façon, nous sommes invités à nous réjouir quand la Bourse monte et à nous "sentir malheureux" quand elle baisse ; et cela, même si nous ne sommes en rien concernés. Bourse et météo font ainsi partie de notre imaginaire quotidien. Ils sont un peu comme des ritournelles sur lesquelles on ne se pose plus de questions puisqu’elles dispensent, croit-on, un message élémentaire, aussi indiscutable que l’arithmétique. On ne réfléchit jamais plus avant.

C’est bien dommage ! La météo et la Bourse ont en commun de nous parler d’un idéal inatteignable, d’une perfection rêvée qui, sans cesse, se déroberait et dont l’accomplissement serait inlassablement renvoyé au lendemain : le beau temps durable d’un côté, la « clôture en hausse » et les records du CAC 40 de l’autre. Or, les bulletins pluriquotidiens que nous écoutons à la radio expriment en réalité des conventions sociales inavouées, des préjugés, des croyances collectives, pour ne pas dire des superstitions.

Prenons le vocabulaire de la météo. Il est, en fait, incroyablement manichéen : « La situation se gâte à partir de mercredi », « Retour à la normale jeudi », « Les choses se dégraderont par l’ouest », etc. Ce ronron berce l’oreille et repose l’âme parce que jamais ne s’y trouve posée la question du vrai sens des mots. L’idéal tacitement agité, le point de référence qui permet d’étalonner tout le reste, c’est un temps sec, chaud et ensoleillé. C’est de cette « perfection » que nous rêvons tous. En réalité, la notion de beau temps n’est pas météorologique mais subjective. On pourrait même dire idéologique puisque ce fameux beau temps sans pluie-nfnuages exprime la revendication spécifique d’une société urbanisée, émancipée depuis longtemps de la mémoire paysanne, laquelle, jadis, au contraire de nous, pouvait voir dans le soleil une calamité et dans la pluie une providence.

Aujourd’hui, nos sociétés riches de l’hémisphère Nord confondent ingénument leurs préférences culturelles avec une norme universelle. Sait-on que, dans la langue Somalie d’Afrique orientale, le beau temps se dit « baiwarho >, ce qui signifie très exactement « il pleut > ?

Le même manichéisme est a l’œuvre pour la Bourse. Il prévaut dans la récitation rituelle des « hausses » et des « baisses », des « frémissementss » et des « remontées » de l’euro ou de la « bonne tenue » des valeurs françaises. L’auditeur moyen prend pour argent comptant - si j’ose dire - ces notations, positives et négatives, surajoutées à l’information, comme le serait un message subliminal qui murmurerait à son oreille : quand la Bourse va, tout va... Ledit citoyen se trouve implicitement convié à partager, selon les jours, la joie ou la peine des agioteurs, boursicoteurs, actionnaires grands ou petits. Bonne pâte, il le fait sans réfléchir, convaincu que ce bonheur est aussi le sien. Ainsi écoute-t-il les cours de la Bourse aussi docilement que ceux de la météo, sans subodorer une seule seconde que ce prétendu beau temps financier ne l’est peut-être pas pour tout le monde.

Comme on le sait, en effet, les cours de la Bourse fonctionnent souvent à rebours du cours des choses et de la vraie vie. Ils flambent avec obscénité quand le chômage s’aggrave, ils s’améliorent quand des licenciements sont annoncés mais plongent à nouveau dès qu’on embauche. Dans la vraie vie, le « beau temps » de la Bourse, lui aussi, se confond 3onc rarement avec celui des citoyens ordinaires. En cet été 2007, la pluie n’arrête pas de tomber et le cours des actions s’effondre (pour un temps ?). Faut-il, pour autant, nous lamenter sans réfléchir ? ^,

Jean-Claude Guillebaud


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