(source : Libération - 5 août 2008)
Des lopins de terre trop pauvres, des familles trop nombreuses, pas d’électricité ni d’eau courante, absence d’écoles, de dispensaires et d’hôpitaux, misère trop grande... Longtemps, les campagnards ont fait les choux gras de l’exode rural. Aujourd’hui, c’est toujours le cas, mais un nouveau phénomène est en train de prendre forme sans que personne ou presque n’y prenne garde. Et pourtant, il est visible à l’œil nu. Les campagnes situées à proximité des grandes villes sont, en effet, en train de changer de physionomie. A telle enseigne que la ruralité n’y est plus forcément synonyme de qualité de la vie.
Pour s’en convaincre, il suffit de faire un tour du côté d’Anfa II ou de Douar Bouhala dans les environs de Casablanca. Les nouveaux ruraux qui y vivent ont, pour l’essentiel, gardé les mêmes modes de vie, les mêmes aspirations et les mêmes loisirs qu’au temps où ils résidaient en ville. Notamment sur le plateau cossu d’Anfa ; un lieu où le luxe a longtemps fait bon ménage avec l’absence du tout à l’égout. Ayant donc versé leur écot à la pollution de la nappe phréatique de Casablanca, ces ruraux particulièrement friands de 4x4 et de voitures hautement émettrices de gaz nocifs demeurent de grands pollueurs devant l’Eternel. M.Z en fait partie. Il ne porte certes plus le costume-cravate, mais il n’a pas, pour autant, opté pour la djellaba ou les bottes en plastique. Son épouse, L.T. n’est pas non plus une adepte invétérée de l’habit traditionnel et des travaux des champs. La cinquantaine bien portante, ils ont quitté Casablanca pour s’installer en pleine cambrousse, entre l’autoroute d’El Jadida, une conserverie, des usines, des entrepôts et un centre emplisseur de gaz. Une sorte de triangle des Bermudes où il ne fait plus bon vivre. Du moins depuis que les citadins qui ont poussé les agriculteurs vers la porte se sont fait éconduire, à leur tour, par les chevaliers de l’industrie.
A quelques encablures de Casablanca, un mélange détonnant est donc en train de prendre forme. Au grand dam des amoureux de Dame nature. A preuve le centre emplisseur sis près de l’embranchement de la route menant vers Douar El Bouhala a fermé ses portes durant plusieurs années avant de les rouvrir pour reprendre sa production sans que personne ne sache si ses installations sont toujours aux normes ou pas. Quant à l’usine de traitement des produits de la mer flambant neuve et qui porte le joli nom de Silverfood, elle n’est tout simplement reliée à un aucun réseau d’assainissement liquide. Pis, elle puise dans la nappe phréatique pour subvenir à une partie de ses besoins en eau avant d’en rejeter les effluents dans une grande mare qui dégage des odeurs pestilentielles. Plus qu’une catastrophe écologique, c’est de problème de santé publique qu’il s’agit dans le cas d’espèce puisque les rejets de l’usine sont stockés à ciel ouvert dans une fosse de décantation d’où ils polluent les ressources hydriques qui permettent aux riverains de se désaltérer. Et pourtant, ni M.Z, ni sa femme, ni les autres propriétaires des résidences de luxe situées dans les alentours ne semblent s’en incommoder outre mesure.
« De toutes les façons, le prix à l’hectare a tellement augmenté ces derniers temps que je vais vendre pour m’installer ailleurs », nous a confié M.Z. qui a gardé ses vieux réflexes de commerçant chevronné et sa capacité à tirer profit de toutes les situations. Ce qui n’est le cas ni pour cet ancien haut commis de l’Etat dont la résidence est située à quelques kilomètres de là, ni pour cet ancien magnat de la distribution de produits pétroliers dont la ferme longe la route tertiaire, ni pour cet ex-pilote de ligne qui a élu domicile à Anfa II. La villa du premier pourrait certes difficilement trouver acquéreur puisqu’elle est repoussante et la seconde est, en fait, tellement minuscule qu’il faudrait acheter la vingtaine d’hectares qui l’entoure pour pouvoir en profiter pleinement.
La résidence de l’ancien pilote, par contre, est tout simplement féerique. Son style postmoderne tranche agréablement avec les multiples vallonnements qui en sculptent le paysage du jardin et forcent l’admiration. Son propriétaire estime qu’il ne peut donc s’en passer. Il ajoute, pince-sans-rire, que les usines des environs sont situées trop loin pour lui causer le moindre désagrément tout en précisant n’avoir que faire des problèmes de la nappe phréatique puisqu’il ne boit que de l’eau minérale. « Imaginez que pour construire ma maison, il m’a fallu énormément de temps et d’argent. De plus, j’y vis à longueur d’année et j’y tiens. La vendre ? Jamais », nous a-t-il dit sur le ton de la fermeté. Quelques belles résidences des alentours sont pourtant à l’encan. Mais à des prix prohibitifs. Les valent-elles ? Peut-être. A en juger par l’opulence de leurs assiettes foncières et leur luxe tapageur, elles ressemblent plus à des palais qu’à des demeures de charme ou des villas, fussent-elles de maître. De palais, il en est d’ailleurs un sur le territoire de la commune mitoyenne. Se cachant derrière une imposante muraille, il appartient à un Saoudien qui n’y réside presque jamais. Mais malgré cela, il n’est ni à vendre ni à louer même s’il continue à n’être occupé que par le petit personnel de service.
Un point commun entre tous ces joyaux mérite d’être relevé. Qu’il s’agisse de maisons de charme, de villas de maître, de fermes, de fermettes, de palais, … aucune de ces résidences n’est reliée à un quelconque réseau public d’assainissement liquide puisqu’il n’en existe nullement en ces lieux. Aucune non plus ne possède de système moderne de traitement des déchets domestiques et c’est les traditionnelles fosses sceptiques qui en tiennent lieu. Avec ce que cela induit comme pollution de la nappe phréatique. Les nouveaux ruraux sont-ils donc condamnés à demeurer d’éternels pollueurs ?
AHMED SAAIDI
Le Cawa d’AdmiNet