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En prison, doit-on punir les délinquants ou les soigner ?

jeudi 15 décembre 2016, par Thierry-Ferjeux Michaud-Nérard

En prison, doit-on punir les délinquants ou les soigner ?

Les recherches de Donald Cressey, criminologue, l’ont conduit à s’interroger, en tant que sociologue, sur les institutions pénales qui s’emploient à croire pouvoir soigner les "formes" soi-disant pathologiques des conduites délinquantes ou criminelles contraires aux règles d’une vie sociale saine et épanouie. Son article paru dans André Levy, Psychologie sociale : "La réalisation d’un objectif d’organisation non formulé" traite des institutions pénales qui privilégient les aspects idéologiques du changement des objectifs de la prison.
 Le changement idéologique souhaité correspond à substituer des objectifs thérapeutiques en lieu et place au but de répression de la prison. Les recherches de Donald Cressey visent à recenser et à décrire ces formes idéologiques, à en expliquer la nature, la provenance et la fonction pour "changer la vie de la prison".
Les objectifs fixés à la prison par la "société libertaire", sous l’influence du personnel "professionnel", les assistantes sociales et les psychiatres, font que le criminel conçu comme un hors la loi malveillant et dangereux est remplacé par le criminel-victime de la société, nécessiteux ou malade, et qui mérite de l’aide.
Les professionnels travaillant dans les institutions correctionnelles adoptent alors le point de vue de la société libertaire contestant les objectifs poursuivis par la prison et les autres institutions correctionnelles.
Les prisons et les hôpitaux psychiatriques sont souvent perçus comme ayant une fonction de "mise à l’écart thérapeutique des indésirables", en faisant croire à la fonction intégratrice de la société. Autrefois, ils étaient supposés "mettre les criminels hors d’état de nuire et assurer la protection de la société". Ils étaient supposés, pour assurer la protection de la société, "décourager les criminels d’agir" et renforcer le système de valeurs sociales anti-criminelles : mettre les criminels hors d’état d’agir, les punir, dissuader les criminels de recommencer et réformer les criminels. Les objectifs fixés à la prison par la "société libertaire" sont d’amener les criminels à se réformer pour protéger de ce fait la société par le "rétablissement de l’intégration sociale"… 
Ces changements de perspective sont l’expression de "l’intérêt porté au bien-être des détenus" qui a conduit à la définition d’un nouvel objectif pour la prison : celui de "protéger les détenus contre la société". Si les déclarations officielles émanant des institutions pénales ne font pas mention de cet objectif, les prisons sont censées "protéger en même temps la société contre les détenus et les détenus contre la société", en référence aux hôpitaux psychiatriques conçus pour "la rééducation et les soins en faveur des délinquants".
Bien qu’aucune des institutions pénales n’ait de politique explicite relative à la protection des détenus, le personnel dirigeant se montre très soucieux de leur protection sous deux formes principales : Il fallait donc protéger les détenus de la société contre l’ostracisme et l’attaque physique dont ils auraient pu être victimes s’ils avaient été laissés libres, et les criminels dont les crimes étaient particulièrement atroces, perçus comme ayant grand besoin d’une telle protection contre la société. Puis, on a décrété que "tous les prisonniers devraient être protégés", contre l’exploitation des détenus, et même des surveillants, et contre les bons offices des réformateurs… Ainsi, les efforts des assistantes sociales et des psychiatres ont milité, non seulement pour protéger les détenus les uns des autres, mais également pour les "protéger du personnel de la prison" !
Les deux prisons étudiées dans le même État se distinguaient par un "climat institutionnel totalement différent", l’une se caractérisait par une "discipline détendue" pour les détenus et aussi pour le personnel.
Dans la "prison thérapeutique", les responsables étaient des professionnels, des assistantes sociales et des psychiatres, qui percevaient les détenus comme des personnes ayant besoin d’un "traitement" plutôt que d’une punition, ou même d’une surveillance étroite. Les surveillants et les autres employés étaient censés "comprendre les détenus, les aider à résoudre leurs problèmes", éviter d’avoir une attitude rigide ou "punitive" à leur égard, et confier au personnel professionnel, les assistantes sociales et les psychiatres, les détenus ayant des problèmes sérieux en vue d’un "traitement qualifié de thérapeutique". La politique pénale libertaire se devait de "coordonner toutes les possibilités thérapeutiques en un programme de traitement individualisé".
La "prison normale" "contenait" des délinquants plus âgés, mais pas forcément plus dangereux, où la routine était moins "détendue", où les détenus étaient perçus comme dangereux et complices. Ils devaient, de ce fait, obéir à des règlements explicites et connus à l’avance. La principale tâche des surveillants était de maintenir la "discipline" parmi les détenus et d’appliquer le règlement. Quand les administrateurs exprimaient leur préoccupation pour la réhabilitation et le traitement pénal des détenus, la routine institutionnelle tendait à assurer que les détenus soient à tout moment étroitement surveillés. Le premier objectif assigné par la société normale à la prison était de mettre les criminels hors d’état d’agir et de nuire. La politique officielle de cette prison normale était définie ainsi : "Notre premier et plus important objectif est la protection de la société."
Bien que la "prison thérapeutique" n’ait qu’un objectif, le traitement ou la réhabilitation des détenus, et que l’objectif de la "prison normale" soit la protection de la société, l’objectif de réhabilitation et d’incapacitation des prisonniers était la priorité dans les deux prisons. Dans la "prison thérapeutique", l’option de traitement individualisé exigeait que tout écart commis par un détenu à l’intérieur de la prison, fût-il un acte criminel, fut interprété comme la conséquence d’une "incapacité" plutôt que d’une une violation préméditée et délibérée.
L’influence des assistantes sociales et des psychiatres, qui voient dans les criminels des malades, a créé la promotion de la prison orientée vers le traitement et la préoccupation à l’égard des détenus, plutôt que la préoccupation à l’égard de la société. Ainsi, l’opinion selon laquelle toute déviation était non intentionnelle impliquait de "donner la priorité au bien-être des détenus", ce qui pouvait poser des problèmes de sécurité.
Dans la prison orientée vers le traitement, les surveillants devaient considérer les détenus comme mal adaptés, "inadaptés", ou "malades", n’étant pas responsables de leurs actes et ayant besoin d’un "traitement" et non de "discipline". Les surveillants devaient donc alors former en secret une "alliance coopérative avec les détenus". Ils usaient de récompenses et de "punitions officieuses" afin d’obtenir le conformisme. Les relations informelles avec les détenus constituaient une de ces conditions. Leurs relations avec les détenus devaient être "personnelles et amicales" plutôt que formelles, "avec toutes les dérives en matière de manipulation".
En tant qu’agents de traitement, les surveillants étaient censés attribuer des récompenses informelles aux détenus montrant des signes d’amélioration, "sans aucun contrôle de l’autorité pénitentiaire".
Les dispositifs de contrôle informels qui en dérivaient étaient utilisés dans un but, non thérapeutique, mais dans le but de protéger l’institution par des outils de contrôle informels, surtout par l’administration de récompenses et de punitions non-officielles, et, de façon générale, par la manipulation de l’offre ou du refus de l’amitié, de l’affection et de l’estime, en guise de récompense ou de punition. Les détenus se voyaient parfois attribuer des tâches rebutantes ou déplaisantes, refuser des privilèges récréatifs ou rétrograder à des tâches de moindre prestige, sans l’intervention d’un spécialiste du traitement ni d’un tribunal disciplinaire.
Dans la prison normale orientée vers la détention, si tout écart est sanctionné par une punition et une étroite surveillance, lorsqu’il est perçu comme étant intentionnel et délibéré, tous les détenus étaient censés être traités "humainement". Le principal devoir des surveillants était officiellement de "maintenir la discipline" parmi des détenus requérant une autorité. L’organisation correspondait à un système formel ayant pour but de réduire les comportements déviants des détenus ainsi que toute possibilité de rébellion.
Dans la prison normale orientée vers la détention, le devoir des surveillants était de faire usage d’un système de contrôle formel afin d’assurer la protection de la société et ce système agissait dans le sens d’une réalisation efficace de l’objectif. Le fait "d’appliquer le règlement" et de "maintenir la discipline" protégeait en réalité les détenus des manipulations et de l’arbitraire des récompenses et des punitions non-officielles.
Et les surveillants devaient rendre compte de tout écart devant le Tribunal Central.
(Adapté librement de Donald Cressey, "La réalisation d’un objectif d’organisation non formulé", paru in André Levy, Psychologie sociale) 


Thierry-Ferjeux Michaud-Nérard


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