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Chers camarades et amis, je vous écris d’un pays déjà lointain.

jeudi 5 mars 2015

Chers camarades et amis, je vous écris d’un pays déjà lointain...

J’ai reçu plusieurs témoignages d’amitié auxquels je n’ai pas pu répondre. A fortiori oralement. Depuis fin décembre je suis en effet plongé dans un cycle hospitalier qui a commencé par des transports nocturnes d’urgence pour "détresse respiratoire" , impression très desagréable du poisson abandonné sur la plage.

Cela s’est provisoirement terminé à l’Institut Curie (à Saint Cloud) par l’ablation urgente et totale de mon larynx le 10/02 nécessitée par un cancer rapide ( je n’ai pourtant jamais fumé).Je suis sorti le 25/02 en cours de cicatrisation, avec divers contrôles épuisants. En attendant un cycle de radiations de six semaines à partir du 30/03.

Bref un emploi du temps chargé de tubes et de plaie béante dans les salles d’attente surchargées. Quand je pense au mal et aux dépenses (publicitaires) colossales qu’on accepte pour susciter une demande de gadgets inutiles et coûteux à produire ou importer ...Si j’en ai le courage je reviendrai aussi sur le "modèle" du travail à flux tendus à l’hôpital.

Le plus pénible est bien sûr l’absence totale de la parole . Même si, sur le long terme, pas avant six mois, certains arrivent à se créer une voix artificielle.Pour la vie courante je suis subordonné à la bonne volonté traductrice de ma première épouse, comme disaient les empereurs chinois . Malgré 64 ans de fréquentation, je dois écrire sur petite ardoise les pensées les plus profondes du genre "passe moi l’eau" ou "quand vient l’infirmière ?".

Bref ,les temps ne sont plus à élaborer des projets à long terme , du genre communication informatisée à l’AAEENA (échec dans les années 80, alors maintenant...) ou même la découverte récente de la corruption dans la vie française où s’illustrent depuis trente ans les "meilleurs d’entre nous" .

Pour moi le temps de la rêverie est arrivé.

Je pense beaucoup à mon pays natal, l’Algérie. Et au type de société "interculturelle"qui l’animait dans mon adolescence heureuse, avant 1954.

Certes ce n’était pas l’Andalousie des Lumières.Mais la population "pied noir" au sens large, comprenant les immigrés et les "autochtones" urbanisés (berbères et sépharades) représentait en 1960 un peu plus d’un million d’habitants soit à peu près la moitié de Paris intramuros.Cette petite "province" a produit plus que d’autres, des nuées de professeurs de médecine, de grands ingénieurs , d’officiers généraux, de Prix Nobel etc...Provenant le plus souvent de milieux sociaux très modestes.

Avec, malgré Camus, une prédilection pour les sciences, notamment la médecine (largement sepharade...) Un de mes camarades, émigré récent de la Guerre d’Espagne, parlant à peine français eut un prix de mathématiques au Concours Général. Et il est des fils de petits boutiquiers pied-noirs qui ont franchi en tête des étapes universitaires prestigieuses(ENS, ENA, Harvard...) avant de devenir grands boutiquiers.

Pourquoi ? esprit pionnier, le fait d’être éloigné de la Cour du Roi ?

Le premier grand Pied Noir fut Saint Augustin, de mère berbère et de père officier romain. Il dut lutter longtemps contre une hérésie berbère chrétienne, extrêmiste, les Donatiens qui étaient un peu , bien longtemps avant l’Islam, les salafistes de l’époque.

Peu connu aussi le fait que si l’islamisation fut assez rapide (en direction finale de l’Espagne) l’arabisation proprement dite, au sens ethnique , fut tardive quatre siècles plus tard. Selon Ibn Khaldoun, elle est liée à la" nuée de sauterelles", 11000 cavaliers arabes envoyés par l’émir de Damas pour châtier , là aussi une hérésie extrêmiste, les Kharedjites, renvoyés , déjà, vers le désert.L’histoire des Berbères n’est pas un long fleuve tranquille.

Question aussi sur le "patriotisme républicain" : de ces immigrés qui luttèrent contre la tentation de Napoléon III d’imposer un Royaume arabe avec capitalisme, à la manière anglaise. Et firent voter en 1872 le statut français du territoire, l’assimilation des Juifs,malheureusement pas des Berbères, anciens sujets ottomans au moins en principe, qui pourtant ne devaient représenter guère plus de 2 millions d’habitants et pouvaient fort bien "moderniser"leur mode de vie comme ailleurs autour de la Méditerranée. Utopie de l’urbanisation, industrialisation, éducation, qu’on retrouve en peu dans le Plan de Constantine de De Gaulle en 1959 l’époque du "Je vous ai compris" ...

Je ne suis pas très sûr d’avoir dans les veines du sang de "Français de souche".Mais j’ai fait normalement mon travail de fonctionnaire et d’officier français. Même si,à la sortie de l’ENA j’ai renoncé à embrasser la carrière préfectorale où je voyais pourtant les médecins généralistes de la société. Mais à l’époque,1961,les préfets passaient la moitié de leur temps à courir derrière le FLN, l’autre derrière l’OAS.Ayant cohabité de près avec des amis musulmans ou juifs, je ne voulais pas être impliqué dans ces questions.J’ai choisi des administrations "techniques" : éducation par atavisme de Normalien primaire puis supérieur (ENS Cachan) et plus tard dans les services économiques français à l’étranger..

Mon premier "Français" fut un Allemand, un certain Koehler, ayant fui les contrerevolutions de 1848, reorienté vers l’Algérie et qui fonda la première ligne de diligences Oran-Arzew . Pendant que son frère se faisait tuer, comme zouave, en Crimée pour défendre dans l’armée française en 1855 l’Empire ottoman , ami de l’Occident, contre le méchant Tsar de Russie...

Après 1860, mes trois grand-parents espagnols sont plus classiquement venus d’Andalousie, de Valence et des Asturies d’une Espagne affaiblie par la perte des colonies américaines et des Philippines.En plus de la proximité géographique c’était un retour à l’histoire proche puisque Oran est restée cité espagnole depuis Charles Quint jusquà 1752...

Qu’est-ce qui explique chez ces immigrés le patriotisme exclusif du Chant des Africains ? "car nous voulons porter haut et fier, le beau drapeau de notre France entière", de ceux qui ont accepté en 14-18 des taux de mobilisation plus élevés qu’en métropole.

Surtout en 1943-45 de la Sicile à Rome et de là au débarquement de Provence, les Vosges et Sigmaringen, l’Armée d’Afrique a sauvé l’honneur combattant d’un pays dont l’Armée, la plus forte du monde en 1939, avait explosé comme une diarrhée. parce que l’Etat Major, très sûr de lui comme si souvent dans les déculottées de l’histoire, avait décidé, malgré diverses informations que les Allemands ne franchiraient pas les Ardennes.

Ils l’ont fait et le pays s’était installé de 1941 au début de 1945, dans un conformisme rentable, sauf les infimes minorités gaullistes et communistes qui pensaient déjà beaucoup trop à s’attribuer le pouvoir central.Mais ceci est une autre histoire.

En tout cas l’adolescent que j’étais ne se souvient pas avoir été l’objet de "lavages de cerveau" de la puissance coloniale.Simplement l’école républicaine a joué son rôle en distillant chez nous des valeurs délicieusement ringardes qui sont je l’avoue restées les miennes jusqu’ à aujourd’hui.Cela vaut bien le cynisme arrogant des petits marquis pressés de réussir...

A 83 ans, cela n’a plus très grande importance et on a d’autres échéances.Merci encore

André G.


Voir en ligne : http://admi.net/archive/20070621/ww...