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Ségolène et la video pirate

par Stéphane ARLEN

samedi 11 novembre 2006



Source : http://www.fairelejour.org/article.php3?id_article=1249

samedi 11 novembre 2006

Je suis prof. En fait, je suis plutôt professeur, mais même le mot d’origine a perdu le respect qu’il mérite et plus personne ne l’emploie : ni les élèves, ni les parents, ni même les enseignants.

Ce matin, les infos ont parlé de la vidéo "pirate" montrant une Ségolène Royal décidée à mettre les profs aux 35 heures. Tout le monde est choqué de l’utilisation d’un tel procédé à quelques jours de la désignation du candidat socialiste et à quelques mois de l’élection présidentielle, et tout le monde pense que ce sont ses ennemis qui ont diffusé le document afin de lui nuire.

Mais non, tout le monde se trompe, et je le sais grâce à ma femme.

Ce matin, en effet, après que nous eûmes pris connaissance de l’affaire, ma femme lança : « Vas-y Ségolène, je voterai pour toi ! »

Eh oui, on n’y avait pas pensé : si mettre les profs aux 35 heures peut dissuader ceux-ci de voter pour elle, cela peut donner l’envie contraire aux millions de jaloux, à tous ceux qui voudraient que ces fainéants d’enseignants travaillent enfin comme les autres, les fameuses “forces vives” si appréciées par Raffarin et Villepin. La vidéo, présentée comme une menace pour Ségolène, pourrait être un avantage. C’est donc elle-même qui l’a diffusée. Je plaisante.

Dans mon collège, les élèves sont, disons, énergiques : on crie souvent, on s’insulte, on s’interpelle pour faire rire, on intervient sans autorisation. Ce n’est pas méchant, mais c’est très pénible. Dans les couloirs, d’autres élèves passent, hurlent, font entendre leurs téléphones portables, appellent des élèves qui sont en classe, jouent à cache-cache entre les bâtiments, tout cela sans que l’on voie jamais un surveillant, car il n’y en a pas beaucoup et parce que le chef d’établissement, qui n’a rien fait pour que ça change, semble se moquer des conditions de travail invivables pour les enseignants, certes, mais surtout pour les élèves (étonnamment encore nombreux) qui essaient de se construire un avenir.

Il y a quelques années, un parent d’élève qui était venu aider à surveiller un examen m’avait confié qu’il ne pourrait pas tenir plus de deux jours dans ces conditions. Pourtant, nous tenons. Nous tenons parce que nous ne passons "que" 18 heures en classe, et que nous pouvons souffler, décompresser quand nous n’y sommes pas.

Bien sûr, ma femme faisait ce matin de la provocation, car elle sait très bien qu’elle deviendrait folle si elle devait être confrontée en permanence aux bavardages des uns, au manque de respect des autres, à cette perte de reconnaissance qui fait que « le professeur » est d’abord devenu « le prof » et finira par être « celui qui occupe les élèves et essaie avec les moyens du bord de compenser les défaillances des familles ».

Aujourd’hui, grâce à nos horaires aménagés, qui ne tiennent pas compte des préparations de cours, des corrections, des réunions, des conseils de classe, etc., nous tenons. Et une bonne partie de la société tient grâce à nous et à ce travail que nous aimons malgré les difficultés quotidiennes.

À 18 heures nous tenons, mais à 35, tiendrons-nous ? Alors que bon nombre de parents ont baissé les bras, lorsque nous aurons nous aussi lâché prise, quel sera l’état d’une société qui a attribué à l’école le rôle principal d’éducation de sa population ? Il ne restera plus que le refuge de la communauté et de la religion, chères à Sarkozy pour apporter la paix sociale, avant que tout explose.

Stéphane ARLEN

- Voir la video de Ségolène Royal sur DailyMotion

-  Enseignants : le courage de Ségolène Royal Par Gabriel COHN-BENDIT

Voir en ligne : http://www.dailymotion.com/video/xm...


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