Cher François,
« La République a-t-elle besoin de savants ? » tonnait Danton, dans une formule restée célèbre. Condorcet, Monge, -monté à la capitale avec du foin dans ses sabots-, lui avaient par avance donné tort, créant les bases de ce qui allait devenir notre système de formation d’excellence dans les sciences et les techniques. A cette apostrophe, répond l’interrogation de modernes Danton, « la République a-t-elle besoin d’entrepreneurs ? ». Et je me réjouis que ce jour nous permette aujourd’hui, à deux François réunis, l’un de dire ce qu’il faut faire en répondant « oui » à cette double interrogation, l’autre de montrer que c’est possible.
Car, savant, tu voulus l’être. Sans doute étais-tu à bonne école, et tes parents, dévoués à l’enseignement, cet autre socle de la République, ont-ils su très tôt t’insuffler le goût du savoir, et te permettre de déployer tes talents. Tu es aussi l’inverse de ces porphyrogénètes qui sont nés avec le monde mis a priori à leur disposition par leur entourage. On te voit ainsi, enfant de l’Aveyron et de la vaillante Rodez, suivre, comme un parcours décrit par Giraudoux, une trajectoire qui passe par le lycée Aristide Briand à Gap (je salue la présence de Paul Dijoud parmi nous à cette occasion). Tu y décroches un bac scientifique avec mention très bien, qui te conduit (sans passer par Bressuire, Dol ou Besançon, comme l’aurait voulu Giraudoux), illico au lycée du Parc à Lyon, assurément l’un des meilleurs de France, en classes préparatoires. Et de là à Paris, où l’entrée à l’Ecole Polytechnique suit comme une simple formalité, en 3/2. Tu es alors parmi ces dix premiers qui chez d’autres taupins suscitent ce mélange d’envie et d’admiration respectueuse, un peu semblable à celle que connaissent ceux qui, ayant peiné sur un morceau difficile de musique, découvrent l’un des leurs le jouer avec cette facilité transcendante qu’acquièrent les doigts, lorsqu’ils jouent plus vite qu’il n’est possible au cerveau de les suivre un à un, tandis qu’il les contrôle encore, et que naît ainsi, jubilante et libre, la musique. Entré dans les premiers, tu trouverais fâcheux de ne le point rester, et sors de même, dans le corps des mines. Et, sans doute préoccupé par la question que se posait un peu plus tôt Poincaré, et qui peut se résumer par « tout est-il algorithme ? » tu pars faire un DEA d’informatique à l’école normale supérieure : savant tu es, savant tu entends devenir davantage. Cela t’amène en 1992 à un doctorat en informatique de l’Ecole Polytechnique, sous la direction de Patrick Cousot. Et, persuadé qu’aucune science ne vaut qui ne soit partagée et transmise, tu seras aussi 12 ans professeur associé à l’Ecole Polytechnique, parmi les plus jeunes, et pendant trois ans, à partir de 2002, professeur associé à l’Ecole Normale Supérieure, mettant ainsi en pratique l’observation de Bernard de Chartres, qui inspira le mouvement cistercien, et le développement de l’Université dans toute l’Europe : « nous sommes des nains juchés sur les épaules de géants, nos pères. Mais, ajoutant notre science à la leur, nous verrons plus loin qu’eux ».
Mais l’Europe ne te suffit pas : sitôt docteur, tu pars à Palo Alto, en 1993 pour un post-doc dans les laboratoires de Digital Equipment, où tu rencontres Louis Monier, qui fonde ensuite AltaVista. Peu comprennent encore à ce moment combien la recherche de données dans la société de l’information qui surgit sera cruciale pour un nombre quasi infini de gens. Et sans doute fallait-il un ingénieur des mines pour comprendre que les nouveaux filons étaient désormais dans le data mining. Tu en reviens peu après, et est nommé adjoint au directeur des recherches de l’Ecole des Mines de Paris, poste où tu demeureras deux ans, en 94 et 95. De 1995 à 2000, tu dirigeras aussi le centre parisien de mathématiques appliquées.
Les idées valent à condition d’être mises en œuvre, et, entrant tous les jours par la porte d’une école qui porte pour devise « théorie et pratique », tu mets en pratique : une collaboration de 1995 à 1998 avec Altavista, occasion de la cession d’une licence d’un logiciel permettant de construire des résumés sémantiques de résultats du moteur. Je me suis laissé dire aussi que tu avais à un moment indiqué aux dirigeants d’Altavista, alors au sommet de leur gloire, qu’il y avait deux jeunes gens dans un garage qui venaient d’inventer un truc qu’ils nommaient google et que c’était peut être une idée intéressante à racheter, tant que ce n’était pas cher... Mais, même ailleurs qu’en politique, on n’est pas toujours entendu, ou pas tout de suite... Bref, fort de cette expérience nouvelle, tu rachètes la technologie à l’Ecole des Mines et fonde Exalead avec Patrice Bertin, autre ingénieur comme toi et ancien collègue des laboratoires de Digital Equipment. Nous sommes en 2000, et tu ouvres le millénaire avec une invention en poche, et l’envie d’entreprendre. En 2001, alors même que les secousses liées à l’éclatement de la bulle internet créent paysage très chaotique, tu lèves 3M€ auprès de la holding industrielle Qualis d’Emmanuel Coste, avec Hervé de Galbert et Robert Léon. Le thème des investisseurs providentiels, des « business angels », n’est pas encore à la mode, même si on le trouve déjà sous la plume conjointe de Jean Michel Yolin au conseil général des mines, ou de Grégoire Postel-Vinay, pour les études et la prospective, qui recommande aussi de ne pas voir « trop petit » dans les premiers tours de table, à l’instar des pratiques anglo-saxonnes, ou des recommandations du MIT : toujours pionnier, tu vois donc grand. En 2005, je te remets (déjà !) le prix de l’ingénieur de l’année de l’Usine Nouvelle, catégorie entrepreneur. Quelques mois plus tard, en 2006, Exalead est élu 3è meilleur moteur mondial de recherche par les lecteurs de BusinessWeekOnline, rentrant ainsi dans ces « top3 » qui sont déterminants dans ce monde sans pitié des apporteurs de capitaux. Dans la foulée, Exalead est primé par le magasine RedHerring, référence en matière technologique, comme l’une des 100 meilleures société européennes de technologie, tous secteurs confondus. Enfin, Exalead est sélectionné pour faire partie du projet Quaero aux côtés de Thomson, France Télécom, Jouve, Bertelsmann, pour la recherche multimedia, alors même que le haut débit et les thèses autour du Web2.0 nous promettent un internet à l’avenir plus dense en données multimedia. Il ambitionne ainsi de rentrer dans « top 5 » des grands moteurs de recherche mondiaux, aux côtés de Google, Yahoo ! et Microsoft. Il est aujourd’hui présent dans une dizaine de pays via des distributeurs, a une filiale aux Etats-Unis et une en Italie, et songe à un développement mondial.
Rien de tout cela bien sûr n’est l’histoire d’un long fleuve tranquille : des équipes, à commencer par toi, qui travaillent d’arrache pied, plusieurs ici peuvent en témoigner, jusqu’à des heures improbables. Un besoin constant de faire face aux hésitations, aux grognements, aux doutes, au syndrome du « pas inventé ici », à tous ceux pour qui les difficultés sont des raisons de ne rien faire, plutôt que de les surmonter. Des prises de risques de la part des investisseurs. Mais, tel le meunier de la fable de La Fontaine, tu vas, attentif à ce qu’on te dit, mais décidant finalement, sans perdre trop de temps avec ceux qui te retarderaient. Tu sais que ce que tu offres, si cela se développe, contribuera puissamment au progrès de l’humanité : Montesquieu, dans l’esprit des lois, et à peu près au même moment Bentham, pensent que la douceur des mœurs, le développement du commerce et de l’emploi, résultent d’une connaissance plus approfondie de celles des autres, d’une compréhension mutuelle de leur façon de voir et de penser. Plus près de nous, Jankélévitch, dans son monumental « traité des vertus », suggère que l’ignorance et la méchanceté sont deux faces d’une seule et même réalité, et donc que la connaissance partagée est assurément la voie la plus sûre de combattre l’une et l’autre. L’usage efficace de l’internet est sans aucun doute l’outil le plus puissant qui puisse nous être fourni pour cela. Et l’innovation, pour nous vitale, découle, pour une très large part, du rapprochement d’idées d’origines différentes.
Chercheur, enseignant, entrepreneur, sachant prendre des risques à la fois forts, mais mesurés, et porteur, toi, tes équipes, et les entreprises et centres de recherche alliés, d’enjeux majeurs pour l’avenir, pour ces raisons, François Bourdoncle, au nom du président de la République, et en vertu des pouvoirs qui nous sont conférés, nous vous faisons chevalier de l’ordre national du mérite.
*
le texte du discours de François Loos, ministre de l’industrie (seul le prononcé fait foi)
Le Cawa d’AdmiNet