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Réflexion sur le progrès

par Flaubert, Bouvard et Pécuchet (publié en 1881)

dimanche 1er mars 2009



Flaubert, Bouvard et Pécuchet (publié en 1881).
Fin du chapitre VI.GF Flammarion, 1999.

« C’était le 3 décembre 1851. »

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Bientôt ils arrivèrent à la question du progrès.

Bouvard n’en doutait pas dans le domaine scientifique. Mais en littérature, il est moins clair – et si le bien-être augmente, la splendeur de la vie a disparu.

Pécuchet, pour le convaincre, prit un morceau de papier :

- « Je trace obliquement une ligne ondulée. Ceux qui pourraient la parcourir, toutes les fois qu’elle s’abaisse, ne verraient plus l’horizon. Elle se relève pourtant, et malgré ses détours, ils atteindront le sommet. Telle est l’image du progrès. »

Mme Bordin entra.

C’était le 3 décembre 1851. Elle apportait le journal.

Ils lurent bien vite et côte à côte, l’appel au peuple, la dissolution de la Chambre, l’emprisonnement des députés.

Pécuchet devint blême. Bouvard considérait la veuve :

- « Comment ? vous ne dîtes rien ! »

- « Que voulez-vous que j’y fasse ? » Ils oubliaient de lui offrir un siège. « Et moi qui suis venue, croyant vous faire plaisir ! Ah ! vous n’êtes guère aimables aujourd’hui ! » Et elle sortit, choquée de leur impolitesse.

La surprise les avait rendus muets. Puis ils allèrent dans le village, épandre leur indignation.

Marescot, qui les reçut au milieu des contrats, pensait différemment. Le bavardage de la Chambre était fini, grâce au ciel. On aurait désormais une politique d’affaires.

Beljambe ignorait les évènements, et s’en moquait d’ailleurs.

Sous les halles, ils arrêtèrent Vaucorbeil.

Le médecin était revenu de tout ça : -« Vous avez bien tort de vous tourmenter. »

Foureau passa près d’eux, en disant d’un air narquois :

- « Enfoncés les démocrates ! » Et le capitaine au bras de Girbal, cria de loin : « Vive l’Empereur ! »

Mais Petit devait les comprendre – et Bouvard ayant frappé au carreau, le maître d’école quitta sa classe.

Il trouvait extrêmement drôle que Thiers fût en prison. Cela vengeait le peuple :
- « Ah ! ah ! messieurs les députés, à votre tour ! »

La fusillade sur les boulevards eut l’approbation de Chavignolles. Pas de grâce aux vaincus, pas de pitié pour les victimes ! Dès qu’on se révolte, on est un scélérat.

- « Remercions la Providence ! » disait le curé « et après elle Louis Bonaparte. Il s’entoure des hommes les plus distingués ! Le comte de Faverges deviendra sénateur. »

Le lendemain, ils eurent la visite de Placquevent.

Ces messieurs avaient beaucoup parlé. Il les engageait à se taire.

- « Veux-tu savoir mon opinion ? » dit Pécuchet.

« Puisque les bourgeois sont féroces, les ouvriers jaloux, les prêtres serviles – et que le peuple enfin accepte tous les tyrans, pourvu qu’on lui laisse le museau dans sa gamelle, Napoléon a bien fait ! –Qu’il le bâillonne, le foule et l’extermine ! Ce ne sera jamais trop, pour sa haine du droit, sa lâcheté, son ineptie, son aveuglement ! »

Bouvard songeait :
- « Hein, le progrès, quelle blague ! » Il ajouta : « Et la politique, une belle saleté ! »

- « Ce n’est pas une science » reprit Pécuchet. « L’art militaire vaut mieux. On prévoit ce qui arrive. Nous devrions nous y mettre ? »

- « Ah ! merci ! » répliqua Bouvard. « Tout me dégoûte. Vendons plutôt notre baraque, et allons au tonnerre de Dieu, chez les sauvages ! »

- « Comme tu voudras ! »

Mélie, dans la cour, tirait de l’eau.

La pompe en bois avait un long levier. Pour le faire descendre, elle courbait les reins – et on voyait alors ses bas bleus jusqu’à la hauteur de son mollet. Puis, d’un geste rapide, elle levait son bras droit, tandis qu’elle tournait un peu la tête. Et Pécuchet, en la regardant, sentait quelque chose de tout nouveau, un charme, un plaisir infini.

FIN DU CHAPITRE VI

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