(Article paru dans l’édition du 21.12.06 du Journal le Monde)
Attends-moi sous l’obélisque,
par Francis Marmande
Le vieil Esope avait raison : le Net est la meilleure et la pire des choses : "On déambule sur le Net comme dans la rue : sans but, pour le plaisir d’avancer. Le monde se joue sous les yeux." Tel blog sonne comme une chanson de Brigitte Fontaine. Ou alors, en avant toutes, la conjuration des imbéciles fait sa révolution...
En août 1968, dix-neuf jeunes gens surdiplômés se donnèrent pour mission de porter la parole révolutionnaire vers les masses. Où ? Sur les plages. Ils singeaient à ravir la grande révolution culturelle du président Mao. Ils avaient appris à lire Tacite et Platon dans le texte et se mirent à parler peuple. Ils se méfiaient de tous les rapports, et surtout du rapport sexuel. Ils ignoraient tout d’Archie Shepp et de Brigitte Fontaine, mais se tassaient dans des caves pour psalmodier des cantiques neuneus.
La nuit, sous leurs draps, ils écoutaient Radio-Tirana avec des regards mauvais. Au nom de la théorie, Mai-68 leur avait paru trop gai, trop petit-bourgeois. Ils détenaient la Vérité. Ils avaient mis la Vérité en détention provisoire. En août, ils se divisèrent (un se divise en deux) en deux groupes. Le premier groupe eut pour tâche de rejoindre les masses de la Côte d’Azur. Son chef obtint la Mercedes blanche de Père, plus un chèque en blanc pour régaler l’avant-garde chez Pic à Valence (trois étoiles au Michelin). Le groupe numéro deux obtint la Côte basque en Peugeot 404 (ils étaient moins bons en "theoria"). On est désolé, quarante ans plus tard, de le leur dire, mais leur révolution culturelle n’était qu’une révolution d’enfants de choeur : ce qu’ils avaient d’ailleurs été presque tous. Voir Victor Hugo : "Qui fut prêtre l’est." (Quatre-vingt-treize).
Bibine que cette révolution préhistorique face à celle qui est en cours. Pour qui a entendu (France Inter, le 13 décembre) le concert de cinq camelots du blog, le doute n’est plus permis. On ne va pas se donner le ridicule de vilipender la télé (adorable broyeuse de mémoire), Internet (table des magiciens modernes), le blog (excellent anabolisant de l’ego). Mais l’euphorie de ces commentateurs politiques nouvellement convertis au blog fait froid dans le dos. Ce n’étaient que rires gras, stupeurs de maîtres à l’égard des ignorants d’Internet, avec, pour tête de Turc, le nom d’Elkabbach. Combien de blessures orthographiques, combien de refus de grands journaux, combien de renvois d’éditeurs masquait cette danse du ventre ? Qu’avaient-ils donc pris ? Des sucettes colombiennes ? A part un groupe de fumeurs de ganja ou un congrès de Diafoirus luxueusement invités dans un strip-tease colonial, on n’avait pas depuis longtemps vécu semblable exultation. La fille du groupe qui s’attribuait le rôle de l’idiote : "De toute façon, plus personne ne lit Libération". Elle en était toute gaie. Le meneur de bande : "La presse papier n’en a plus pour longtemps." Et tous de sabler la colombienne.
Ce n’était que joie, revanche des médiocres, théorie sur le off et le pas-off, sur la vérité et le secret, sur l’art de balancer (leur point de jouissance), sur la blogosphère, la bla-blasphère, faut pas s’en faire. Camarades, encore un effort : la "theoria" est sauvée. Ce que tenta le Grand Timonier, avec des résultats mitigés, il faut bien le dire, de très petits moutonniers sont en passe de le réussir. Time Magazine vient de nommer le blogueur "homme de l’année". Un peu comme de donner le prix Nobel aux abonnés au gaz.
On s’en balance. On continuera d’écouter Libido de Brigitte Fontaine, de lire Brigitte Fontaine, de chercher la voix de danse de Brigitte Fontaine et de ne boire d’eau que la sienne. Ses Nouvelles d’exil (Flammarion) ou l’art du passé simple. Attends-moi sous l’obélisque (Seuil, 48 p., 19 €) ou le dialogue mal élevé avec les dessins de Victor Hugo. Comme à la radio. La voix de Brigitte Fontaine nous sauve des barbares.
Francis Marmande
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