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Maîtrise de l’énergie, technique et politique

jeudi 26 mai 2011, par Jacques MAIRE



(article paru dans ENERPRESSE n°10333 - 25 mai 2011)

L’ancien directeur général de Gaz de France, Jacques Maire, a livré à ENERPRESSE ses observations sur l’impact des événements récents sur l’énergie L’ancien directeur général de Gaz de France, Jacques Maire, nous livre ci-après ses observations sur l’impact des événements récents sur l’énergie.

Les événements récents ont rouvert un fort débat public sur le bilan énergétique avec pour beaucoup l’idée de voir comment concilier la lutte contre le changement climatique avec la sortie du nucléaire. Les arguments s’appuient sur, outre le recours aux énergies renouvelables qui ne sont pas le sujet du présent papier, la sobriété et l’efficacité énergétique.

Personne n’est contre de telles opérations mais les divergences entre les schémas ne sont pas marginales et font apparaître des ordres de grandeur différents. Au lieu d’une inflexion de la courbe de progression des consommations, c’est une forte diminution qui est mise en avant.

Les auteurs ne s’en cachent pas en parlant de changement dans nos habitudes de vie. Les programmes décrits sont mathématiquement cohérents car ils considèrent :

- que les meilleures performances techniques se généralisent

- que de nouveaux comportements s’installent

- que le pouvoir politique fait son travail.

A partir de ces postulats les opérations sont mathématiquement justes et conduisent aux résultats recherchés. Mais le cheminement qui amène les millions de décisions individuelles aux résultats recherchés est à peine esquissé, or les difficultés sont dans l’application car il ne s’agit pas seulement de grands projets gérables de façon centralisée mais de mettre en œuvre les décisions de tous les individus qui dans notre régime politique sont libres tant qu’ils respectent la loi.

Du côté des produits industriels nécessaires, l’industrie nationale ou les importations peuvent certainement les fournir mais la mise en ouvre sur le terrain est beaucoup moins évidente. En particulier une accélération formidable est envisagée pour la rénovation des logements anciens, ce qui repose sur le réseau d’artisans.

Il faudra les convaincre d’embaucher et de former leur personnel à des techniques de plus en plus complexes. Les expériences connues à GDF Suez et EDF pour des produits comme les chaudières à condensation ou les pompes à chaleur conduisent à être prudent sur le rythme des changements.

Mais c’est du côté du consommateur que les choses se compliquent car pour lui l’énergie n’est qu’un moyen pour satisfaire des besoins ou des désirs. Il cherchera par ses décisions à payer le moins possible pour être bien chauffé, se déplacer, pratiquer des sports etc ...La vertu est un moteur à puissance limitée !

Jusqu’à présent pour influer sur le choix du consommateur. un certain nombre de normes ont été mises en place pour les opérations nouvelles telles que voitures, logements neufs. etc... Leurs fixations donnent lieu à d’âpres discussions mais le principe en est admis ; elles n’ont cependant pas touché vraiment des points sensibles au niveau grand public.

II faut agir sur les décisions individuelles qui sont basées essentiellement sur le rapport qualité/prix comme c’est le cas dans tous les domaines.

L’action par la voie financière permet de renchérir les opérations allant dans le mauvais sens et de subventionner les bonnes orientations. Ceci ne pose pas de problème de principe dans l’organisation de notre société mais les moyens sont forcément limités.

Pour les subventions, la faisabilité est budgétaire et tous les pays ont du mal à dégager les fonds publics nécessaires, l’exemple du photovoltaïque illustre le problème quand les possibilités budgétaires sont dépassées par le succès.

Quant aux impôts, il faut les faire admettre comme le montrent les tribulations de la taxe carbone ; la tendance politique générale est plutôt de les baisser quand le prix de l’énergie augmente !

L’État a multiplié les mesures de toute sorte (prêt, subvention, crédit d’impôt, ...) mais force est de constater que si elles ont permis d’infléchir les trajectoires, elles n’ont pas conduit aux perspectives de forte réduction. Des études seraient nécessaires pour voir les limites de ces méthodes « douces ».

La question est donc de savoir si l’on doit sortir de la « douceur » pour rentrer davantage dans la « coercition » par des mesures de limitation, d’interdiction ou d’obligation.

Les partisans des fortes réductions ne parlent pas seulement d’efficacité mais beaucoup de sobriété en expliquant que beaucoup d’usages correspondent à des gaspillages et qu’il faut les faire disparaître. C’est vrai puisque la société a vécu avec beaucoup moins mais comment passe-t-on du progrès légitime au gaspillage et surtout qui définit ce dernier ?

C’est il autant plus délicat que rares sont les gaspillages qui n’ont que des aspects négatifs. Par exemple certains trouvent l’éclairage des villes excessif mais il participe de la sécurité publique, quant à l’illumination des monuments elle fait partie de l’attrait touristique Il faut donc détourner les individus de faire ce qu’ils sont prêts à s’offrir ou les obliger à faire ce dont ils n’ont pas envie si possible par des voies conformes à nos usages démocratiques.

Certes, beaucoup peut être fait par les méthodes économiques déjà vues, beaucoup peut être fait par l’éducation et par l’information, en particulier pour le gaspillage par négligence, mais on risquerait de rester loin de l’objectif et cela prendrait du temps.

Il faudrait donc rentrer dans d’autres actions du limitation des pouvoirs publics ce qui s’est vu dans le passé et ce qui n’est pas a priori illégitime : si les pouvoirs publics estiment qu’il y a danger ils doivent agir avec les moyens que leur donne la Constitution, y compris utiliser la force publique.

Sans remonter aux périodes de guerre, en 1974 après le premier choc pétrolier, le gouvernement a imposé une température maximum des locaux, mesure paraissant raisonnable mais incontrôlable ; elle a été rapidement oubliée.

Il avait commencé aussi à mettre en place le rationnement du fioul domestique ; mais les difficultés d’application et l’atténuation de l’urgence l’ont fait oublier D’autres gouvernements avaient mis en place l’usage de la voiture un jour sur deux. Ces mesures n’ont pas résisté à la détente du marché énergétique..

Les restrictions autoritaires sont toujours possibles mais il ne faut jamais oublier qu’une décision inapplicable n’est pas appliquée et que pour servie à quelque chose, elle doit toucher beaucoup de monde ce qui la rend sensible politiquement.

Il est possible d’imaginer limiter la taille des véhicules, mettre des contraintes de circulation -etc.. Personne n’a imaginé limiter les surfaces des appartements ! Forcer des individus à faire ce qu’ils n’ont pus envie est encore plus difficile qu’une interdiction. Comment convaincre un propriétaire de logement ancien de mettre aux normes son appartement ? Même si toutes les dépenses étaient couvertes. il y aurait toujours des opposants qui mettraient en avant la gêne des travaux.

Par exemple faut-il créer une obligation aux changements d’occupant ou de propriétaire ? Tout est possible et imaginable mais il ne faut pas laisser croire que les chemins sont faciles, il y a toujours un coût même s’il n’apparaît pas dans la comptabilité il est supporté soit par le consommateur ou le contribuable avec une répartition entre les citoyens que le pouvoir politique doit préciser sans la dissimuler.

Les changements d’habitude sont très difficiles à initier. Il faut jouer de la carotte et du bâton amis en démocratie c’est aux citoyens de choisir ce qu’ils veulent après un débat complet et transparent. La façon dont on veut agir sur la demande est un sujet aussi important que les discussions sur les systèmes de production car elle détermine aussi la société future.

C’est même sans doute plus important car cela touche les arbitrages entre les citoyens et la société, c’est à dire à la politique au sens noble du terme.

Jacques Maire

Voir en ligne : http://www.ensmp.net/pdf/2011/11052...


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