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Mahométisme

par Ernest Renan (1873)

dimanche 21 février 2010, par librairie cawa



(Source : Dictionnaire général de la politique, Volume 2, 1873)

MAHOMÉTISME

Le mahométisme est la plus récente des grandes créations religieuses de l’humanité. Au lieu de ce mystère, sous lequel les autres religions enveloppent leur berceau, celle-ci naît en pleine histoire ; ses racines sont à fleur de sol. La vie de Mahomet nous est aussi bien connue que celle des réformateurs du seizième siècle. On ne veut exposer ici que les principes fondamentaux de l’islamisme et les révolutions politiques ou sociales que cette religion a provoquées.

L’islamisme n’a vraiment que deux dogmes, l’unité de Dieu et le prophétisme de Mahomet. Mahomet n’est pas plus le fondateur du monothéisme que de la civilisation et de la littérature chez les Arabes. Le culte d’Allah suprême semble avoir toujours été le fond de la religion arabe. La race sémitique n’a jamais conçu le gouvernement de l’univers que comme une monarchie absolue. De nombreuses superstitions entachées d’idolâtrie, qui variaient de tribu à tribu, avaient pourtant altéré, chez les Arabes, la pureté de la religion patriarcale et, en face de religions plus fortement organisées, tous les esprits éclairés de l’Arabie aspiraient à un culte meilleur. Au sixième siècle, cette contrée, jusque-là inaccessible, s’ouvre de toutes parts. Les Syriens y portent l’écriture, les Abyssins et les Persans règnent tour à tour dans l’Yemen et le Bahreïn. Des tribus entières avaient embrassé le judaïsme ; le christianisme comptait des églises considérables à Nedjran, dans les royaumes de Hira et de Ghassan. Une sorte de tolérance vague et de syncrétisme de toutes les religions finit par s’établir : les idées de Dieu unique, de paradis, de résurrection, de prophètes, se répandirent peu à peu, même chez les tribus païennes. La Caaba devint le panthéon de tous les cultes ; et quand Mahomet chassa les images de la maison sainte, au nombre des dieux expulsés était une vierge byzantine, peinte sur une colonne, tenant son fils entre ses bras.

Les cérémonies de la Caaba, les tournées processionnelles , les sacrifices dans la vallée de Mina (la croyance au purgatoire Arafat), étaient fixés dans tous leurs détails bien avant Mahomet. Le prophète ne fit que consacrer ces anciens usages et leur donner une sanction par la promulgation ferme du dogme des peines et des récompenses futures. Le symbole de l’islamisme, au moins avant l’invasion, relativement moderne, des subtilités théologiques, dépasse à peine les données les plus simples de la religion naturelle. « 11 n’y a d’autre Dieu que Dieu, et Mahomet est son prophète. • Voilà tout le dogme musulman.

L’islamisme étant la moins mystique des religions, c’est surtout dans l’ordre civil et politique qu’il faut étudier son influence. En ce qui concerne l’Arabie, la nouvelle législation était un progrès. Certes, rien n’égale le charme de cette société que nous présentent le Kilàb-el-Agàni et les poésies anté-islamiques ; jamais la vie humaine ne fut pour quelques-uns plus libre, plus gaie, plus noble. Mais c’était une épouvantable anarchie. Le faible, l’enfant, la femme étaient à peine garantis. Bien qu’il y eût alors en Arabie des femmes maîtresses d’elles mêmes, choisissant leur mari, et ayant le droit de le congédier, quand bon leur semblait, nulle idée d’une égalité de droits n’existait Mahomet établit le droit des femmes à la succession de leurs parents, restreignit la polygamie, représenta même la monogamie comme un état agréable à Dieu. Il recommanda l’humanité envers les esclaves, conseilla de les affranchir, et abolit une foule d’usages inhumains. il voulut que chaque fidèle consacrât à l’aumône le dixième de ses biens, et cette loi, fidèlement observée, a épargné aux sociétés musulmanes les horreurs du paupérisme, au moins sous la forme où nous la voyons se produire dans nos sociétés fondées sur une organisation très-rigoureuse de la propriété.

Le Coran est devenu le texte et la source unique de ce droit nouveau. C’est à la fois un livre de théologie, un code civil, un répertoire de droit canonique. On aperçoit dès à présent cette conséquence fatale que, dans l’islamisme, le droit civil ne pourra jamais se séparer de la religion. Nul ordre, nul plan méthodique n< présida à la rédaction de ce livre fondamental Le Coran est le recueil des prédications et dei ordres du jour de Mahomet. Rien de plus disparate, de plus contradictoire. Confiées d’abord à la mémoire, les Surates (c’est le nom quoi donne aux chapitres du Coran) furent recueillie sous le khalifat d’Abou-Bekr, et subirent uni seconde recension sons celui d’Othman. Cette édition est arrivée jusqu’à nous sans variantes bien essentielles.

Il ne semble pas que Mahomet ait rien vu au delà de l’horizon de l’Arabie, ni qu’il ait songé que sa religion put convenir à d’autres qu’au* Arabes. Le principe conquérant de l’islamisme, cette pensée que le monde doit devenir musulman, paraît avoir été une pensée d’Omar. C’est lui qui, après la mort de Mahomet, gouvernant en réalité sous le nom du faible Abou-Bekr, au moment où l’œuvre du prophète à peine ébauchée allait se dissoudre, arrêta la défection des tribus arabes et donna à la religion nouvelle son caractère universel. C’est le saint Paul de l’islam.

Dans le cercle des fidèles primitifs, en effet, parmi ceux de la Mecque qui avaient suivi le prophète à Médine et ceux de Médine qui l’avaient secouru, la foi était à peu près absolue ; mais si nous sortons de ce petit groupe, qui ne dépassait pas quelques milliers d’hommes, nous ne trouvons autour de Mahomet, dans tout le reste de l’Arabie , que l’incrédulité la moins déguisée. La foi musulmane avait trouve, chez les familles riches et fières de la Mecque, un centre de résistance dont elle ne put triompher entièrement. Les autres tribus de l’Arabie n’embrassèrent l’islamisme que par force, sans s’inquiéter des dogmes qu’il fallait croire , et sans y attacher d’importance. Certaines parties de l’Arabie ne sont devenues complètement musulmanes qu’au commencement de ce siècle, par Je mouvement wahhabite.

Le parti des musulmans sincères avait sa force dans Omar ; mais, après l’assassinat de ce dernier, le parti des opposants triompha par l’élection d’Othman, neveu d’Abou Sofyan, c’est-à-dire, du plus dangereux ennemi de Mahomet. Tout le khalifat d’Othman fut une réaction contre les amis du prophète, qui se virent écartés te affaires et violemment persécutés. Dès lors, ils ne reprirent jamais le dessus. Les provinces ne pouvaient souffrir que la petite aristocratie de Mohadjir et des Ansar, groupée à la Mecque et à Médine, s’arrogeât à elle seule le droit d’élire le khalife. Ali, le vrai représentant de la tradition primitive de l’islamisme , fut, durant sa vie entière, un homme impossible, et son élection ne fut jamais prise au sérieux dans les provinces. La Perse seule se rattacha à lui, et, par esprit d’opposition contre l’esprit sémitique, rendit au moins païen des hommes un culte tout empreint de paganisme.

L’avènement des Oméyyades mit ces tendances dans tout leur jour. De toutes parts on tendait la main à cette famille, devenue syrienne d’habitudes et d’intérêts. Or, l’orthodoxe des Oméyyades était fort suspecte. Ils bavaient du vin, pratiquaient des rites du paganisme, ne tenaient aucun compte de la tradition, ni du caractère sacré des amis de Mahomet. Ainsi s’explique l’étonnant spectacle que présente le premier siècle de l’Hégire, tout occupé à exterminer les vrais pères de l’islamisme. Par toutes les voies nous arrivons donc à ce résultat singulier, que le mouvement musulman s’est produit presque sans foi religieuse. De là, cette indécision où flottent, jusqu’au douzième siècle, tous les dogmes de la foi musulmane ; de là, cette philosophie hardie proclamant sans détour les droits souverains de la raison ; de là ces sectes nombreuses, coufinant parfois à l’infidélité la plus avouée, Karmathes, Fatimites, Ismaéliens, Druzes, Haschischins, sectes secrètes à double entente, alliant le fanatisme à l’incrédulité, la licence à l’enthousiasme religieux, la hardiesse du libre penseur à la superstition de l’initié. Ce n’est réellement qu’au douzième siècle que l’islamisme a triomphé des éléments indisciplinés qui s’agitaient dans son sein, et cela par l’avènement de la théologie ascharite, plus sévère dans ses allures, et, par l’extermination violente de la philosophie.

Cette philosophie offre l’exemple d’une très haute culture supprimée presque instantanément, et à peu près oubliée du peuple qui l’a créée. Les khalifes de Bagdad, au huitième et au neuvième siècle, avaient eu la gloire d’ouvrir cette brillante série d’études, qui, par l’influence qu’elle a exercée sur l’Europe chrétienne, tient une si large place dans l’histoire de la civilisation. Le khalife Hakem, en Espagne, au dixième siècle, renouvela ce beau spectacle. Le goût de la science et des belles choses établit, dans ce coin privilégié du monde, une tolérance dont les temps modernes peuvent à peine nous offrir un exemple. Chrétiens, juifs, musulmans, parlaient la même langue, chantaient les mêmes poésies, participaient aux mêmes études. Toutes les barrières qui séparent les hommes étaient tombées ; tous travaillaient d’un même accord à la civilisation commune. Les mosquées de Cordoue, où les étudiants se comptaient par milliers, devinrent des centres actifs d’études philosophiques et scientifiques. Les écoles de Kaïroan, de Damas, de Bagdad, de Bassorah, de Samarcande initiaient, de leur côté, les musulmans à ce libéralisme de mœurs et de pensées que les peuples privés de liberté politique demandent souvent à une haute culture intellectuelle.

Aucune grande idée dogmatique n’avait présidé à la création de la philosophie arabe. Les Arabes ne tirent qu’adopter l’ensemble de l’encyclopédie grecque, telle que le monde entier l’avait acceptée vers le septième et le huitième siècle. La science grecque jouait à cette époque chez les Syriens, les Nabatéens, les Harraniens, les Perses Sassanides, un rôle fort analogue à celui que la science européenne joue en Orient depuis un demi-siècle. Néanmoins, en se développant sur un fonds traditionnel, la philosophie arabe arriva, surtout au onzième et au douzième siècle, à une vraie originalité, et le développement intellectuel représenté par les savants arabes fut, jusqu’à la lin du douzième siècle, supérieur à celui du monde chrétien. Mais il ne put réussir à passer dans les institutions ; la théologie lui opposa à cet égard une infranchissable barrière. Le philosophe musulman resta toujours un amateur ou un fonctionnaire de cour. Le jour où le fanatisme Ht peur aux souverains, la philosophie disparut, les manuscrits en furent brûlés par ordonnance royale, et les chrétiens seuls se souvinrent que l’islamisme avait eu des savants et des penseurs.

L’islamisme dévoila en cette circonstance ce qu’il y a d’irrémédiablement étroit dans son génie. Incapable de se transformer et d’admettre aucun élément de la vie civile et profane, il arracha de son sein tout germe de culture rationnelle. Cette tendance fatale fut combattue tant que l’islamisme resta entre les mains des Arabes, race si fine et si spirituelle, ou des Persans , race très-portée à la spéculation ; mais elle régna sans contre-poids depuis que des barbares (Turcs, Berbers, etc.) prirent la direction de l’Islam. Le monde musulman entra dès lors dans cette période d’ignorante brutalité, d’où il n’est sorti que pour tomber dans la morne agonie où il se débat sous nos yeux.

En politique comme en religion, Mahomet n’a rien inventé. Il établit cette unité de la nation qu’appelaient toutes les tribus arabes, et qu’avaient commencée, à leur profit, les aristocrates de la Mecque. La création d’un conseil exécutif supérieur au conseil des anciens, la perception de l’aumône destinée à défrayer les pèlerins, la garde des clefs de la Caaba, l’intendance des eaux, la découverte du puits de Zemzen, avaient, bien avant Mahomet, constitué aux Coréiscbitcs une hégémonie incontestée sur l’Arabie ; mais le lien politique manquait encore. Mahomet réunit les tribus en un faisceau sacré. Il proclama l’égalité absolue entre ses disciples, et dit : « Mes fidèles assemblées ne sauraient faire un mauvais choix. » Ainsi la souveraineté sortait de l’oligarchie des Coréischites, et de l’assemblée des scheiks alliés : elle entrait, par l’inspiration divine, dans l’église musulmane, dans l’assemblée des saints d’Ismaël. C’était la théocratie dans le sens étymologique du mot, le gouvernement, non des prêtres, mais de Dieu même. Cette égalité politique trouvait son exercice dans l’élection du chef qui devait mener les musulmans à la guerre sainte ; mais elle se bornait là. De toutes les démocraties, celle-là fut la plus disposée à se concentrer dans un dictateur militaire ; et, d’ailleurs, il n’était point question, dans cette société, de puissance législative : la loi était faite, et devait être éternelle.

Quand Abou-Bekr vint à l’assemblée, réciter la prière, après la mort de Mahomet, il ne monta pas dans la chaire ; il s’arrêta quelques degrés plus bas. Ainsi firent Omar et Olhman. Les khalifes (vice-prophètes) ne s’envisagèrent jamais comme inspirés. Le titre d’Émir al-Mouminin que prit Omar indique bien ce qu’il voulait être : le prince des croyants, le commandant de la guerre sainte.

Les premiers khalifes, du reste, ne se distinguaient du dernier des Arabes que par le commandement. Les distinctions qui existaient alors entre les musulmans étaient toutes morales ; le degré de parenté avec le prophète et le mérite religieux, tels furent les titres qui déterminèrent l’ordre d’inscription au diwani (liste de recensement des fidèles) pour le partage des fruits de la conquête.

Les Oméyyades créèrent une aristocratie plus redoutable ; le diwani devint entre leurs mains la feuille des bénéfices militaires ; en retour, les détenteurs de ces bénéfices leur assurèrent l’hérédité du khalifat. Alors les chefs de l’islamisme échangèrent la dictature démocratique des premiers vicaires du prophète, pour le despotisme des rois de l’erse et des exarques byzantins. La république musulmane, comme la république romaine, périt par l’extension. Le second peuple-roi ne put échapper aux lentes et invincibles influences des races conquises. Vingt ans après Mahomet, l’Arabie est humiliée, dépassée par les provinces ; cent ans après, le génie arabe est presque complètement effacé ; la Perse triomphe par l’avènement des Abbassides ; l’Arabie disparaît pour toujours de la scène du monde, et pendantl que sa langue et sa religion vont porter la civilisation depuis la Malaisie jusqu’au Maroc, de Tombouctou à Samarcande, elle, oubliée, refoulée dans ses déserts, redevient ce qu’elle était au temps d’Ismaël.

La liberté se réfugia dans les colonies d’Afrique et de Sicile, loin des yeux du khalife héréditaire, bien que sous la menace de se walis. Les colonies arabes eurent des magistrats élus, des assemblées municipales, qui décidaient de la paix et de la guerre. Cette civilisalion politique, troublée d’ailleurs par le factions, par l’éternelle anarchie de l’esprit arabe, dura jusqu’aux invasions des conquérants religieux, les Fatimites, les Almoravides.

En Asie, l’incapacité des Arabes à fonder des milices régulières, et par suite la création de gardes turques, la concentration de tous les pouvoirs dans les mains des émir cl-omr, précipitèrent le khalifat dans le plus déplorable abaissement. Le soulèvement des fend**taires, les invasions des Mongols, remplirent de sang le monde musulman. Quand la puissance des Turcs Osinanlis eut absorbé celle tous les autres, la paix se fit, et la Turquie ne fut plus redoutable qu’à la Perse et à l’Europe mais cette centralisation amena vite l’épouvantable corruption qui a réduit l’empire ottoman à l’état de dégradation d’où aucun effort humain ne pourra le tirer.

Sous le khalifat comme sous les dynasties qui s’élevèrent « comme des nuées, de la poussière de ses pieds », une seule garantie re** aux musulmans, la loi descendue du ciel. Ce loi, qui pour les Chyites, sectateurs d’Ali, réduit au Coran, comprend encore, pour Sunnites, la traditions des dires du prophète recueillis par ses familiers, les décisions des quatre premiers khalifes et des quatre grands imams. La législation, à l’époque turque, s’est encore augmentée des décisions de deux cent juriconsultes , réunissons Mahomet II, et du Code de Soliman. Les articles de foi de Né** définissent ainsi le pouvoir suprême : « L’imam a le droit et le devoir de veiller à l’observation des préceptes de la loi, de faire exécuter les peines légales, de défendre les frontières , de lever les armées, de percevoir les dîmes fiscales, de réprimer les rebelles et les brigands, de présider à la prière publique du vendredi et aux fêtes du Beïram, de juger les citoyens, de rider les différends qui s’élèvent entre les sujets (raïas), d’admettre les preuves juridiques dans les causes légitimes, de marier les enfants mineurs de l’un et de l’autre sexe qui manquent de tuteurs naturels, et de procéder au partage du butin légal. » Ce pouvoir est exorbitant, mais il n’est pas absolu. En Perse même, Saadi écrivait : " Le cadi obéit au vizir, le vizir au sultan et le sultan à la loi, par laquelle le peuple obéit à lui-même. "

Quelques canonistes contestent même au sultan le droit de faire des lois organiques pour assurer l’exécution delà loi sacrée. Celle-ci est placée sous la garde des juges et des jurisconsultes, qui forment les deux premiers ordres du clergé musulman et sont supérieurs aux ministres du culte. Ces interprètes de la loi ont auvent obéi au précepte du Coran : « Oppose-toi à la violation de la loi », et souvent le scheick-al-islam fut aussi grand par ses résistances que tel préfet du prétoire sous les empereurs romains.

Le droit public de l’Orient paraît avoir toujours conféré au monarque une puissance illimitée sur ses fonctionnaires, et en général sur tous ceux qui ont le malheur de l’approcher. Les autres citoyens sont habituellement en sûreté et, à beaucoup d’égards, plus libres que les Européens. Cette cruelle loi d’exception a son origine dans la condition des anciens ministres de l’Orient, choisis parmi les esclaves in sérail, et dans la situation même des rois, étrangers à tout dans leur royaume, « premiers prisonniers du palais », comme dit Montesquieu, serviteurs des haines de leurs ministres tant que dure celte ignorance, et incapables de maîtriser leur fureur quand ils viennent à reconnaitre qu’on les a trompés. Cette politique déplorable a régi toutes les monarchies de l’Orient, et l’islamisme ne l’a en rien modifiée.

L’ingérence perpétuelle du souverain dans les affaires de succession a fait supposer aux Européens que les princes musulmans étaient propriétaires de tous les biens-fonds, ou qu’ils se pouvaient entretenir leur luxe que par des confiscations, comme les premiers Césars. D’autres auteurs ont résolu la question dans un sens plus mystique, et assuré que, d’après le Coran, la terre appartient à Dieu. C’est dans le code spécial de la guerre sainte qu’il faut chercher l’origine de la propriété musulmane. La propriété des terres possédées par les Arabes avant la conquête, la propriété des terres abandonnées par les infidèles et partagées entre les croyants, sont aussi assurées que peut l’être en Occident toute propriété foncière, et se transmettent par vente, donation ou succession. Le Coran et la Sunna reconnaissent, en outre, la pleine propriété des terres désertes que le travail rappelle à la vie : " Si quelqu’un rend la vie à une terre morte, dit Mahomet, elle est à lui." En tout pays, les bâtiments et les arbres sont l’objet d’une propriété franche et réelle ; mais il n’en est pas de même du terrain qui les supporte. Des peuplades entières, comme les Métualis de Syrie, ne sont qu’usufruitières ; le sultan passe alors pour le grand propriétaire foncier. Quant aux chrétiens, anciens possesseurs du sol, ils jouissent d’un droit de tenanciers qui équivaut presque à la propriété. Une fois sortis de l’Arabie et lancés sur le monde, les Arabes seraient devenus infidèles à la guerre sainte, s’ils s’étaient fixés définitivement. Il fut nécessaire de leur en ôter le prétexte. La possession héréditaire de la terre conquise fut laissée aux vaincus, sous condition du tribut et du travail. Si un terrain est délaissé, l’État le donne à un autre colon.

Comme on avait donné le choir aux idolâtres entre la conversion et l’extermination, aux « peuples du Livre »(1), entre la conversion et le tribut, les premiers se convertirent et les autres payèrent tribut. Ce tribut comprend l’impôt de la terre et la capitation, rachat de la vie et garantie de sûreté. Les nouveaux convertis n’arrivèrent pas de suite à jouir des mômes droits que leurs vainqueurs, et furent, dans l’origine, traités en sujets. Les anciennes populations restèrent ainsi attachées au sol, sous la surveillance de l’armée victorieuse. Ces guerriers, collecteurs d’impôts, organisés en une hiérarchie savante, vécurent dans des domaines souvent considérables, que les Européens ont pris pour des propriétés féodales, et qui n’étaient que des circonscriptions financières. Il ne manquait en effet à cette féodalité qu’une chose essentielle : la propriété de la terre.

Tant que l’hégémonie de l’islamisme resta entre les mains des Arabes, les sciences, les lettres, la philosophie et même, jusqu’à un certain point, les arts, purent réunir les vainqueurs et les vaincus. Mais quand les Turcs dominèrent, toute fusion devint impossible. Les Turcs prirent l’islamisme bien plus au sérieux que n’avaient fait les Arabes. Les prescriptions de la loi et de la jurisprudence contre les tributaires furent exécutées dans toute leur rigueur. Les raïas durent se distinguer des Osmanlis par le costume, leur céder le haut du pavé, apporter le tribut sans retard et avec déférence, sous peine d’être « pris au collet et traités d’ennemis de Dieu ». Ils gardèrent à la Vérité leur religion, leurs communes, leurs lois civiles et le droit d’être jugés par les prêtres de leur nation ; mais toutes les vexations que des Conquérants peuvent faire souffrir à des vaincus sans attenter à leur vie et sans rompre le pacte d’établissement, furent accumulées sur la tête des raïas. On appela ces traitements avaniah (avanie), et le mot en vint jusqu’en France, avec une pitié stérile. Un tel abus de la domination n’empêcha pas la race aristocratique de produire maints exemples de probité dans les relations, de dévouement à la patrie, de dignité modeste et de noble politesse. Étrangers aux arts, aux sciences, et souvent à tout exercice de la pensée, ils regardaient avec mépris ces peuples industrieux qui n’avaient pas su vaincre, tandis que leurs esclaves, issus de races supérieures, de nations qui avaient tenu le sceptre des trois continents, gardaient la conscience de leur antique noblesse, de leur activité présente, et rendaient aux conquérants mépris pour mépris.

Les musulmans, une fois établis dans un pays, ont toujours dédaigné de convertir les habitants. Le prosélytisme et le fanatisme des Turcs et des Barbaresques eux-mêmes, ne furent qu’une affreuse revanche des croisades et de l’expulsion des Maures d’Espagne. Les Israélites et les chrétiens tributaires n’ont souffert de persécutions que lorsque les musulmans se sont crus insultés ou menacés ; ils ont alors éprouvé tout ce que peut la fureur de maîtres apathiques et ignorants dont on a lassé la tolérance. 11 faut môme avouer que cette situation est devenue encore plus critique depuis que l’Europe a voulu exercer une pression sur le gouvernement intérieur de la Turquie, et, en imposant à la société musulmane des réformes opposées à l’esprit de l’islamisme, lui a demandé le suicide. L’indissoluble et fatale union de la loi religieuse et de la loi civile est le plus grand obstacle à toute innovation politique. La loi, égale pour les seuls musulmans, ne peut admettre pour les infidèles d’autres sentiments que ceux d’une tolérance dédaigneuse, ni combler, entre les enfants de Dieu et leurs ennemis, l’abîme qui sépare le réprouvé du prédestiné.

L’islamisme est évidemment le produit d’une combinaison inférieure, et, pour ainsi dire, médiocre, des éléments humains. Voilà pourquoi il n’a été conquérant que clans l’état moyen de la nature humaine. Les races sauvages n’ont point été capables de s’y élever, et, d’un autre côté, il n’a pu suffire aux peuples qui portaient en eux le germe d’une plus forte civilisation. Sa trop grande simplicité a été partout un obstacle au développement vraiment fécond de la science , de la grande poésie, de la délicate moralité.

Que si l’on se demande quelles seront les destinées de l’islamisme en face d’une civilisation essentiellement envahissante, et appelée, ce semble, à devenir universelle, autant que le permet l’infinie variété de l’espèce humaine, il faut avouer que rien ne permet de se former à cet égard des idées précises. D’une part, si l’islamisme vient, non pas à disparaître , car les religions ne meurent pas , mais à perdre la direction morale et intellectuelle d’une partie importante de l’univers, il ne pourra succomber sous le coup d’une autre religion, mais sous le coup des sciences modernes, portant avec elles leurs habitudes de rationalisme et de critique. D’un autre côté, il semble, à n’envisager que ses dogmes et sa constitution, qu’il ait, dans sa simplicité, des forces cachées de résistance. il n’a ni papes, ni conciles, ni évoques d’institution divine, ni clergé bien déterminé ; il n’a jamais sondé l’abime redoutable de l’infaillibilité. A quoi, se dit-on par moments , s’attaquerait la critique ? A la légende ? Cette légende n’a guère plus de sanction que les pieuses croyances, que, dans le sein du catholicisme, on peut briser sans être hérétique. Serait-ce au dogme ? Réduit à ses lignes essentielles , l’islamisme n’ajoute à la religion naturelle que le prophétisme de Mahomet et une certaine conception de la fatalité qui est moins un article de foi qu’un tour général d’esprit susceptible d être convenablement dirigé. Serait-ce à la morale ? Ou a le choix de quatre sectes également orthodoxes , entre lesquelles le sens moral conserve une honnête part de liberté. Quant au culte, dégagé de quelques superstitions accessoires , il ne peut se comparer, pour la simplicité, qu’à celui des sectes protestantes les plus épurées. N’a-t-on pas vu, au commencement de ce siècle, dans la patrie même de Mahomet, un sectaire provoquer le vaste mouvement politique et religieux des Wahhabites , en proclamant que vrai culte à rendre à Dieu consiste à se prosterner devant l’idée de son existence, que l’invocation de tout intercesseur auprès de lui es un acte d’idolâtrie, et que l’œuvre la plus méritoire serait de raser le tombeau des prophètes et les mausolées des imams ?

Des symptômes d’une nature beaucoup plus grave se révèlent en Egypte et à Constantinople. Là, le contact des sciences et des mœurs européennes a produit chez quelques personne un libertinage de croyances qui ne se dissimule que pour ne pas choquer le peuple. Le croyants sincères, qui ont la conscience d danger, ne cachent pas leurs alarmes, et dénoncent les livres de science européenne comme contenant des erreurs funestes et subversives de toute foi religieuse. Ou peut néanmoins persister à croire que, si l’Orient pouvait arriver à surmonter son apathie et à franchir les bornes , qu’il n’a pu jusqu’ici dépasser < fait de spéculations rationnelles, l’islamisme n’opposerait pas un bien sérieux obstacle au progrès de l’esprit moderne. Le manque de centralisation théologique a toujours laissé aux nations musulmanes une certaine liberté religieuse, et l’orthodoxie musulmane , n’était point défendue par un corps permanent, autonome, qui se recrute et se régisse lui-même est assez vulnérable. Mais il faut avouer aussi que, dans certaines parties du monde musulman, en Syrie par exemple, l’ignorance et fanatisme sont extrêmes, et que l’on ne conçoit guère comment des têtes si étroites s’ouvriraient jamais à quelque idée large et à quelques sentiment généreux.

Il est superflu d’ajouter que, si jamais mouvement de réforme se manifestait dans l’islamisme, l’Europe ne devrait.y participer que par son influence la plus générale. Elle aurait mauvaise grâce à vouloir régler la foi des autres. Tout en poursuivant activement la prolongation de son dogme, qui est la civilisation, elle doit laisser aux peuples la tâche infiniment délicate d’accommoder leurs traditions religieuses à leurs besoins nouveaux, et respecter le droit le plus imprescriptible des nations comme des individus, celui de présider soi-même dans la plus parfaite liberté aux révolutions de sa conscience.

Ernest Renan.

Notes

1. C’est-à-dire les gens ayant une révélation, chrétiens, juifs, sabéens.

Voir aussi

- Dossier : L’idéologie talibane (audio) (va)

Voir en ligne : http://books.google.fr/books?id=KGc...


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