(article paru sur Agoravox le 9/3/2007)
L’irresponsabilité morale
L’idée géniale du libéralisme a été de légitimer une morale totalement individualiste au nom de l’intérêt collectif. Autrement dit, l’acteur libéral n’a, par principe, aucune responsabilité vis à vis du groupe, il lui est intrinsèquement impossible de prendre des décisions au nom de l’intérêt collectif qui seraient contraires à ses intérêts individuels. Confronté à la question de la survie de l’espèce du fait de l’empreinte écologique humaine, sa réponse, contradictoire et totalement suicidaire, est d’exacerber ses commandements : encore plus de libéralisme, encore plus de concurrence, encore plus de déréglementations, encore plus d’âpreté individuelle au gain, encore plus de dureté vis à vis des pauvres, encore plus de risques, encore plus d’insécurité.
La tromperie
Le capitalisme n’a pas inventé le marché, il l’a transformé. Au marché traditionnel, où les conditions de production et d’échange étaient transparentes et connues de tous les acteurs, il a substitué un marché global, opaque, qui offrait des opportunités de marges bénéficiaires bien supérieures. En allant chercher loin du marché local des produits revendus à des acheteurs qui en ignoraient les conditions exactes de production, (et donc de prix de revient), le marchand pouvait en tirer un profit plus élevé. A la transaction ouverte, devant témoins et concurrents, il a toujours préféré l’échange discret, le contrat personnalisé et secret. La désinformation, le mensonge, la tromperie sont quasi-consubstantiels aux rapports marchands capitalistes. Et dorénavant, il n’y a même plus d’interlocuteur en chair et en os auquel il serait possible de s’adresser : vous avez affaire à des correspondants virtuels au bout de lignes téléphoniques, situés dans des endroits tout aussi indéterminés, et auxquels il est impossible d’accéder. Facile pour se soustraire à la pression sociale d’un citoyen ou d’un consommateur très en colère...
Cette dimension de l’économie dite " de marché ", est à ce point intégrée dans le fonctionnement quotidien de nos sociétés que l’on doit faire un effort important pour se mettre à la place d’un Martien ( d’un Persan...) qui observerait d’un œil totalement neuf les mensonges, agressions sociales, commerciales, physiques, psychiques que nous subissons pourtant tous les jours par la publicité, le démarchage, l’intrusion dans nos vies privées par les captations de fichiers, et par le développement d’une délinquance spécifique dont J.C. Michéa a démontré combien elle est le fait d’individus qui sont les pires victimes du message ultra-libéral, celui de l’arrivisme.
L’arrivisme
De la même manière que la pensée libérale pousse en permanence à faire voler en éclats les frontières entre le commerce et l’escroquerie, elle pervertit l’ambition en arrivisme. En développant en continu des messages sur la "performance", en légitimant et portant aux nues "l’ambition personnelle", et les valeurs individuelles de la "réalisation de soi", elle tend à accréditer l’idée que tous les moyens, ou presque, sont bons pour parvenir à ce résultat.
Alors, par exemple, la fraude aux contrôles et examens se banalise dans les écoles et les universités. Tous les enseignants confirment, c’est devenu une plaie à grande échelle. Mais comment expliquer à un jeune que tricher est non seulement interdit, mais "immoral", comment lui imposer cette norme alors que la société fonctionne de plus en plus sur ce principe et que presque tous les modèles de réussite qui lui sont proposés reposent sur des transgressions de normes diverses ?
Alors les jeunes filles rêvent d’être mannequins, et les garçons spéculateurs en bourse pour, pensent-ils, gagner beaucoup d’argent rapidement. Alors des étudiantes se prostituent pour payer leurs études. Rarement pour l’essentiel, souvent pour le superflu. Moins hasardeux que le loto, un nouveau métier est apparu : devenir célèbre grâce à une émission de télé-réalité où il suffit d’être soi-même et d’avoir assez peu d’inhibition pour exhiber la vacuité de son être... Alors, bien que l’on ait largement les moyens de payer son ticket de métro, on saute par-dessus les tourniquets. Alors, si l’on est un sportif de haut niveau, on se dope. Alors les fraudes aux impôts, aux allocations de chômage, aux allocations familiales, au RMI, à la CMU, se généralisent.
Alors des petits malins essaient partout de prendre votre place dans une file d’attente, persuadés qu’il s’agit d’un comportement tout à fait légitime.
Tous ces éléments du comportement social sont révélateurs des ravages de l’idéologie libérale. Moi, moi ! Moi, j’existe, et l’autre est un ennemi, un concurrent... ou une victime potentielle, un pigeon à plumer.
La corruption
Alors les politiques deviennent, eux aussi, des acteurs de la forfaiture, même si l’on parle moins du sujet depuis quelques temps.
En période de prospérité, les choses étaient un peu plus claires. Il y avait le monde des affaires, où le profit était légitime, et celui de la politique dont ce n’était pas vraiment la vocation. On y entrait pour les honneurs, le respect, le pouvoir, la défense d’un idéal, mais pas d’une manière explicite, pour l’argent. Mieux même, il était recommandé d’être déjà riche, l’activité étant réputée coûteuse et assez peu rémunératrice.
Avec la crise, l’ascension sociale par l’économie est devenue plus difficile, aléatoire. Et comme suivant ce mot d’un économiste dont le nom m’échappe " il n’y a que deux moyens de s’enrichir rapidement : exploiter le fonds de commerce inépuisable de la bêtise humaine, et détourner des fonds publics ", la perception par les ambitieux de l’activité politique change. La décentralisation a donné d’énormes pouvoirs à l’échelon local, et le maire de n’importe quelle ville moyenne se trouve à gérer des budgets qui dépassent très largement ceux d’entreprises de tailles conséquentes.
Sur ces circonstances vient se greffer le déferlement de l’idéologie libérale qui va fournir tous les ingrédients pour que corruption, trafics d’influence, abus de biens publics, jusque là relativement contenus à quelques secteurs spécifiques, se développent : l’arrivisme (tous les moyens sont bons), l’idolâtrie du marché (tout s’achète et se vend), et l’idée très Anglo-saxonne, qu’une société n’est finalement qu’une juxtaposition d’intérêts économiques plus ou moins contradictoires s’exprimant par des lobbies, et que le rôle des hommes politiques est d’être à leur service. On les finance, on en attend donc un juste retour des choses sous forme de contrats sur des marchés publics, d’autorisations d’exploitation, de permis de construire et autres. La proportion des hommes politiques corrompus est inconnue, mais comme l’énonce Denis Robert (dans Pendant les " affaires ", les affaires continuent) : " Dire que 99 % des hommes politiques sont honnêtes, est un mensonge ".
La jouissance.
Pour la pensée libérale, la rationalité des agents économiques, en tant que consommateurs, se construit autour de la " satisfaction " que leur procurent leurs actions ; comme elle n’envisage sérieusement que le "court terme", au nom de la "liberté individuelle" tout ce qui est agréable, qui fait plaisir, est légitime. Tout de suite.
Choisir ce qui est contrainte, responsabilité, difficulté, ennui, déplaisir immédiat, est un comportement considéré comme irrationnel.
Mais cette vision de l’homo consumeris, qui sous-tend sa perception des rapports marchands, là encore, finit par déraper et englober tous les rapports sociaux.
Par exemple, la banalisation, l’étalage du sexe. Contrairement à ce qu’un regard distrait pourrait laisser supposer, ce n’est pas le signe d’une société libre, mais permissive, dans le sens où, au nom de l’économique, elle devient incohérente. C’est à dire qu’elle encourage à des fins marchandes des comportements, sans se préoccuper de savoir s’ils ne vont pas au-delà de ce qui est assimilable par une collectivité sans courir le risque d’une destruction du lien social qui lui permet de fonctionner et de se perpétuer dans le temps. C’est pourquoi elle a également une attitude embarrassée vis à vis du Sida, car ayant, pour les besoins directs et indirects de son commerce, fait de l’activité sexuelle précoce et débridée une norme, elle ne peut en matière de prévention que vendre des capotes. Avec une forte dose de culpabilité, car promouvoir massivement le préservatif, c’est nécessairement continuer à diffuser un message permissif et donc contradictoire.
De la même manière, la pensée libérale ne peut pas avoir de discours et de pratique cohérents sur les stupéfiants. On ne peut pas en même temps faire croire que le bonheur, c’est la consommation, et par ailleurs dénoncer la drogue. Parce que la raison première pour laquelle on en prend, c’est précisément le plaisir qu’en procure son usage. Interrogé sur ce sujet, Milton Friedman, chef de file de l’école Monétariste aux États Unis, se disait favorable à la légalisation de toutes les drogues, persuadé que, de toute manière, le marché l’imposerait. Position idéologique abjecte, caractéristique de la pensée ultra-libérale qui, au nom de la responsabilité individuelle, refuse d’envisager une quelconque responsabilité envers la collectivité.
Comment les Américains, et maintenant les Européens, arriveront-ils à lutter contre l’obésité croissante de leur population ? Comment en effet concilier des valeurs de boulimie de consommation et un message de modération de celle-ci ? La dernière réponse sur ce point, toute récente, est emblématique : sur les publicités pour les produits sucrés et gras destinés aux jeunes, on fera apparaître des messages de modération. Autrement dit, on va faire de la publicité pour des produits que l’on va, en même temps, conseiller de ne pas consommer... Vous avez dit : incohérent ?
L’irresponsabilité financière
Le modèle de l’entrepreneur libéral, créateur de produits socialement utiles et pourvoyeur d’emplois, est séduisant sur le plan éthique car son activité comporte une sanction : s’il réussit il devient riche, s’il échoue ce sera la ruine, la faillite.
Mais très tôt, le capitalisme, avec le principe des sociétés commerciales et surtout l’instrument très abouti de la société anonyme,
a organisé des limitations de la responsabilité financière et donc de la sanction négative, jusqu’à la faire disparaître parfois, de fait. Ce mouvement, (faut-il le dire ?) est moins marqué dans les pays qui affirment le plus leur attachement au libéralisme. On constate qu’il est possible de s’enrichir grâce à des faillites frauduleuses sciemment provoquées, que les moyens de se mettre à l’abri des conséquences d’une liquidation judiciaire sont nombreux, et que les très grandes entreprises françaises (dans la mesure où une entreprise privée peut encore avoir une nationalité...) ne peuvent pas tomber en faillite, l’Etat y veillerait. Seuls trinquent les petits entrepreneurs malchanceux ou pas très malins, qui ont été obligés de fournir des cautions personnelles et qui n’ont pas su organiser leur insolvabilité. Quant à la structure du grand capitalisme français hérité du système des " noyaux durs " de l’époque Balladurienne, il a organisé l’irresponsabilité des dirigeants de ces entreprises, en contravention totales aux principes-mêmes du libéralisme, au nom desquels avaient été effectuées ces privatisations. C’est donc bien par la tête que pourrit le poisson...
L’asphyxie judiciaire.
Elle peut se mesurer à trois indices : la multiplication des textes, l’engorgement des tribunaux et la surpopulation carcérale.
Dans une démocratie, lorsqu’une loi pose un interdit, en même temps qu’elle brandit la menace d’une sanction judiciaire, elle adresse un message à la collectivité et définit un code social de bonne conduite. Et dans une société qui n’est pas gangrenée par l’affairisme ou l’inégalitarisme, on s’interdit normalement de faire ce qui est prohibé. Pas parce que l’on risque la prison, (pas seulement), mais surtout parce que la règle est socialement utile, et ne pas la respecter, n’est pas " moral ". Dans ce cas la transgression est rare, l’irrégularité est l’exception, et les tribunaux sont raisonnablement sollicités.
Le message ultra-libéral a accrédité l’idée que toutes ces lois, ces règlements sont ineptes et ne font que bloquer l’initiative personnelle, interdire à l’individu de " se réaliser ", et l’empêcher d’accomplir son devoir unique vis à vis de la société : s’enrichir personnellement. La loi est destinée à être contournée ; se montrer " malin ", c’est être capable de la transgresser sans se faire prendre. Le règlement devient une contrainte illégitime, et le vider de son contenu, une conduite socialement tolérée, sinon approuvée.
Dans un tel contexte, l’institution judiciaire devient le rempart unique du droit et le législateur se voit contraint d’accumuler les textes. Or sans l’adhésion de la population au respect de la loi, la mission du juge devient impossible. On limite la vitesse sur les autoroutes à 130 km/h, mais, au nom des affaires on autorise la production et la vente de voitures qui peuvent rouler à 250. Pas vu, pas pris ?
Débordée par la poussée libérale à la transgression, la Justice, déjà frappée de misère, devient alors injuste. L’allongement des délais, la surpopulation carcérale, les abus et les durées des détentions préventives constituent autant de dénis de justice. Avec la tendance, au moment du procès, à condamner au moins à la durée d’incarcération déjà réalisée (pour ne pas devoir indemniser). Et sans préjuger des erreurs judiciaires...
Mais l’asphyxie de l’appareil répressif a une autre conséquence dont il faut prendre la mesure : les seuils de gravité à partir desquels il intervient augmentent, pour ne plus s’occuper que des infractions les plus lourdes. Il laisse ainsi se développer une forme diffuse d’insécurité, d’impunité et d’incivisme qui gangrène au moins autant la vie quotidienne que les grandes affaires médiatisées. C’est un autre déni de justice. Et il ne faut jamais perdre de vue que la Justice n’est que l’expression " armée " de la morale sociale. Si elle vient à défaillir, l’éthique individuelle et collective se délite à son tour.
Une conclusion : un plaidoyer pour un capitalisme modeste.
J’accuse le libéralisme, après avoir vaincu les grandes barbaries du siècle précédent, d’en préparer une nouvelle qui lui serait spécifique. Je lui reproche de nous conduire à renoncer progressivement à ce qui constitue les fondements d’une société civilisée capable d’en faire cohabiter les membres en atténuant les violences qu’ils pourraient exercer entre eux.. Une telle communauté ne se constitue pas de gens qui auraient été miraculeusement tous identiques ou spontanément altruistes, mais se crée par des compromis, des renonciations volontaires à des parts de liberté individuelle, par l’établissement d’un Droit, de procédures, d’institutions autour de valeurs communes. Mais aussi comme le souligne Alain Finkielkraut par des règles de conduite sociales telles que attentions, pudeurs, politesses, discrétions.
Mais si je conteste "l’idéologie réelle" du libéralisme, je veux bien donner une chance au système. Après tout, je ne suis pas en mesure d’en proposer un meilleur. A condition que l’on s’attaque réellement à ses dérives.
Le seul capitalisme acceptable, selon moi, est un système civilisé, régulé, contrôlé, avec des contre-pouvoirs au marché, capables de l’orienter par la volonté et l’éthique des citoyens, système que je propose d’appeler un "capitalisme modeste".
Ce ne sont pas des mots creux ou des "formules" car il en découle des priorités tout à fait concrètes dont on se bornera à donner quelques exemples : des moyens importants donnés à la Justice, l’introduction d’un programme d’écologie citoyenne obligatoire dans toutes les classes et à chaque niveau scolaire, y compris dans les écoles d’ingénieurs, à l’ENA, à Sciences Po, dans les écoles de commerce et de gestion. Ce sont aussi les possibilités d’actions de groupe pour les consommateurs, la syndicalisation obligatoire, la création de commissions de citoyens qui travailleraient en liaison avec la Cour de Comptes et disposeraient de pouvoir réels pour contrôler non pas le travail des élus spécialement, mais le fonctionnement de l’Etat, jusque dans ses rouages administratifs mineurs. Il faudra procéder à la modification des lois sur la responsabilité financière et des faillites, créer un CSA muni de réels pouvoirs, revoir les règles de l’étiquetage, réorienter la fiscalité... le chantier du capitalisme modeste est immense.
Et puis, il y a la pression sociale, rien ne la remplace. Le meilleur moyen d’obtenir qu’un comportement change c’est de faire sentir en permanence que la collectivité n’approuve pas telle ou telle conduite. C’est pourquoi beaucoup dépend de nous tous. De notre comportement de consommateurs, mais aussi de citoyens. Il est fort possible que la renonciation aux gros 4x4 polluants par leurs propriétaires viendra autant de la réprobation active que nous pourrions leur montrer que d’une quelconque taxation, ou de l’augmentation du prix du carburant.
Encore faut-il que la prise de conscience se fasse.
En proposant cette série d’articles j’ai essayé d’y contribuer. J’ai essayé de faire comprendre que les convictions libérales pouvaient se résumer à cela, pouvaient nous conduire à cela. Que nous y étions déjà.
" Cela " n’a pas plu à certains libéraux. Mes textes étaient polémiques, violents parfois. Mais j’invoque le droit à la légitime défense dont je rappelle qu’elle se définit comme une " riposte proportionnelle à l’attaque subie ". Et j’estime être encore très loin du compte...
Le Cawa d’AdmiNet