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Le rapport Attali : À question mal posée, réponse mal foutue

- Libre opinion, par Thierry Gaudin

mardi 12 février 2008



La question posée à Attali : « comment libérer la croissance » est un « remake » de celle posée à Jacques Rueff et Louis Armand par le Général de Gaulle en 1960. Leur rapport s’appelle « les obstacles à la croissance ». Il est toujours disponible à la documentation française. On trouve d’ailleurs dans le rapport Attali un écho de ce qu’ils avaient recommandé à l’époque : mettre fin aux privilèges des « professions fermées ». Les taxis et les coiffeurs y étaient déjà mentionnés. Toutefois, on aura du mal à me faire croire que l’ouverture de ces deux professions, qui sont d’ailleurs aujourd’hui au moins aussi « fermées » qu’il y a 50 ans, (un demi siècle !) soit de nature à changer grand chose à l’économie française.

Il faut se souvenir aussi que ceux qui connaissaient Jacques Rueff (c’était mon cas) savent qu’il ne décolérait pas qu’on ne l’ait pas autorisé à analyser le fonctionnement des banques, bien qu’il fut inspecteur des finances. Il savait qu’il y aurait trouvé des « fermetures » d’un autre ordre de grandeur que celle des taxis.

Et aujourd’hui, chacun peut légitimement se demander comment les banques ont financé la prolifération de leurs guichets, qui envahissent le centre des villes au détriment du commerce et de l’artisanat de proximité. Bien plus, n’est-il pas évident qu’elles sont en train de faire exploser l’économie mondiale par des créations de monnaie intempestives et incontrôlées sous forme de « titrisations », dont la crise internationale du subprime est une conséquence.

Rueff avait essayé de mettre en garde contre la création de ce qu’il appelait des « faux droits ». Depuis le décrochement du dollar de l’or par Nixon au début des années 70, le système financier international rivalise d’ingéniosité pour en créer et aucun gouvernement ne se sent assez fort pour y mettre le holà. L’or valait alors 35$ l’once. Il vaut aujourd’hui 800$ l’once !

En ce qui concerne la France, les banques ont aussi conservé des techniques et des comportements archaïques. En Belgique, on n’utilise pratiquement plus le chèque. Presque tout se fait par virement électronique, y compris pour les gros achats, une voiture ou un appartement. Or, le chèque consomme du papier, donc de la forêt, demande une manutention et un traitement coûteux par un personnel qui travaille à la chaîne dans des conditions pénibles. Je connais une seule banque française qui fonctionne sans guichet sur Internet, la Mona Banc dans la métropole lilloise, alors que les banques belges font toutes sans difficulté tous les jours des virements internationaux par Internet. Si l’on veut dépoussiérer l’économie de ses pratiques restrictives, ce n’est pas un « rapport » qui sera oublié dans quelques mois, ou même des « mesures » gouvernementales qui pourront faire le ménage de toutes les situations de rente professionnelles, d’ententes ou de monopoles. Le régime gaulliste, particulièrement légitime et ferme dans ses décisions, n’y est pas arrivé. Un service administratif, en l’occurrence la DGCCRF, est bien trop fragile pour un telle tâche.

Il faut s’adosser à des magistratures. En l’occurrence, transformer en profondeur les missions et les pouvoirs de la Cour des Comptes et du Conseil d’Etat, en assortissant même chaque élimination de privilège ou de contrainte bureaucratique réussie d’une prime pour ces organismes, à distribuer entre leurs agents. Il est possible aussi de faire appel aux internautes pour « debugger » l’administration et l’économie comme ils débuggent les logiciels libres.

En ce qui concerne les grands investissements recommandés par Attali, en Recherche ou dans l’Urbanisme, c’est une question qui doit être posée dans un autre contexte. Depuis Rueff et Armand, un demi-siècle s’est écoulé et les temps ont changé. Il suffit de se tenir au courant pour savoir que ce n’est plus de croissance qu’il s’agit mais au contraire de récession. Poser aujourd’hui la question en termes de croissance est irresponsable. L’important est que le public ne s’endorme pas et se prépare aussi bien que possible à des temps difficiles où il faudra remettre de l’ordre dans le système financier, se passer de l’énergie facile et restaurer la planète.

Il est vraisemblable que le processus commencera par une crise du genre de celle de 1929. Or, la réponse de la classe dirigeante aux crises comprend deux moments. D’abord, des tentatives de perpétuer ce qui existe au moyen des divers trucages disponibles, le déficit budgétaire, détourner l’attention par quelques effets de show biz, trouver des boucs émissaires… Mais, dans un second temps, quand le chômage atteint des niveaux tels que les gens meurent dans la rue alors, elle se décide à faire son métier, c’est-à-dire les investissements structurants et l’encadrement des jeunes. C’est à ce moment-là que prennent place les grands programmes, tels que furent autrefois l’urbanisme Hausmannien, suivant la crise de 1848 et la Tennesse Valley authority après la crise de 1929. Les programmes à définir maintenant sont d’une autre nature. Une esquisse en a été faite sur le site http://2100.org. Encore faut-il clairement les situer par rapport aux exigences de l’époque. Des villes vertes isolées, comme celle que la Chine construit à côté de Shanghai n’auraient pas grand sens en France. Par contre verdir les villes existantes, les équiper en transports en commun et isoler les bâtiments sont des grands travaux qui correspondent aux besoins du moment, de même que la construction des réserves écologiques.

Mais quels que soient les programmes choisis, il faut se rappeler l’enseignement des Stoïciens : distinguer « ce qui dépend de nous » de ce qui n’en dépend pas. C’est là la principale critique que l’on peut adresser à Attali. Dans ses 316 « mesures » (qu’est-ce au juste qu’une mesure, d’ailleurs), on ne voit pas très bien qui décide quoi ni quel est le dispositif opérationnel qui pourrait aboutir au résultat souhaité. Il est clair en tout cas que, si c’est le président qui est supposé tout décider, presque rien ne se fera, car il n’a ni le temps ni les moyens de commander à tous ceux qui, sur le terrain, devraient exécuter. Attali devrait être au courant de ce problème, à moins qu’il n’ait tiré aucun enseignement de sa vie antérieure.

Thierry Gaudin

Voir aussi

-  N’achetez pas le rapport Attali... Téléchargez-le gratuitement sur Internet
-  Jacques Attali le dit clairement : "Madoff a volé son entourage le plus proche, dont ses amis juifs de New-York."

Voir en ligne : http://www.cawa.fr/n-achetez-pas-le...


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