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Le plus étrange des dictionnaires

mercredi 31 août 2011



(Source : le sablier)

14 septembre 2005

Le plus étrange des dictionnaires

« Le sablier qu’il avait incorporé dans le livre était invisible mais, dans un silence complet, on pouvait entendre s’écouler le sable pendant la lecture. Quand tout le sable était écoulé, il fallait retourner l’ouvrage et continuer à le lire dans le sens inverse, vers le début, ce qui permettait d’en découvrir la signification secrète. » (Dictionnaire Khazar, p. 17)

Il y a longtemps que je voulais écrire quelque chose sur ce livre culte, le Dictionnaire Khazar de Milorad Pavic, qui est assurément l’un des objets les plus étranges qu’il m’ait été donné de lire. Jusqu’ici, j’ai reculé devant la difficulté – d’écrire à ce sujet. Mais il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre, etc, etc, n’est–ce pas ? En tout cas je vous préviens, cela va être long ; il n’y a pas moyen de faire autrement.

Donc, le Dictionnaire Khazar. Il a pour sous–titre « Lexicon Cosri – (Dictionnaire des dictionnaires sur la question khazare) – Reconstitution de la première édition de Daubmannus (1691) détruite en 1692 et complétée jusqu’à nos jours ». [Je ne suis sans doute pas très futée, mais jusqu’ici je n’ai pas réussi à comprendre si le livre originel de Daubmann ou Daubmannus a réellement existé. Et ce n’est qu’un des moindres des nombreux mystères que recèle le Dictionnaire Khazar.]

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Pour tenter de comprendre ce dont parle le Dictionnaire Khazar, il faut revenir bien des siècles en arrière. J’ai commencé la lecture en croyant, dans mon ignorance crasse, que les Khazars étaient un peuple fictif. A mesure que je progressais dans le livre, je me suis rendue compte qu’il n’en était rien. Les Khazars avaient bien existé… Internet m’a donné les éléments historiques voulus :

Les Khazars étaient un peuple originaire d’Asie centrale, peuple de Crimée. On dit qu’ils avaient les cheveux roux avant même les conquêtes mongoles. Au début, ils croyaient au chamanisme, parlaient le turc et étaient nomades. Plus tard ils adoptèrent le judaïsme, l’islam et le christianisme, apprirent l’hébreu et le slave et s’installèrent dans des villes au nord du Caucase et de l’Ukraine. Ils avaient une grande tradition d’indépendance ethnique s’étendant environ pendant 800 ans du 5° au 13° siècle. Ce sont les Khazars qui ont fondé la ville de Kiev. (…) Le système de bimonarchie, hérité des Turcs, était le suivant : le kagan était le roi suprême et le bek était le chef de l’armée. Dans la capitale, les Khazars établirent une cour suprême composée de sept membres, et chaque religion y était représentée.
Sous le règne des rois Boulan et Ovadia, une forme standard de judaïsme se répandit parmi les Khazars. Le roi Boulan adopta le judaisme en 838, censément après un débat avec des représentants des trois religions. L’aristocratie khazar et beaucoup de petites gens devinrent juifs. (…) St Cyrille vint en 860 pour essayer de les convertir, en vain, mais il parvint à convertir des Slaves.

source : Histoire des Khazars : la nation juive de Russie et d’Ukraine, de Kevin Alan Brook, traduction de Janine Marc et Roger Wiesenbach.

Le livre de Milorad Pavic est centré sur l’événement du 9e siècle cité ci–dessus : le débat des trois religions, désigné dans son livre sous le nom de « polémique khazare » ou « question khazare ». Le Dictionnaire Khazar comprend grosso modo (très grosso) trois parties : le Livre Rouge ou sources chrétiennes sur la question khazare, le Livre Vert ou sources islamiques sur la question khazare, le Livre Jaune ou sources hébraïques sur la question khazare. Plus, pour faire bon poids, des remarques liminaires de l’auteur (qui ne font que nous embrouiller davantage), deux appendices et une remarque finale de l’auteur. En outre, j’aimerais beaucoup consulter un autre exemplaire du livre, car sur le mien, le sommaire mentionne que se trouve en page 257 une « liste des articles » ; or mon exemplaire se termine à la page 253, et je ne pense pas qu’il lui manque des pages, car c’est sur cette page 253 que figure la mention « achevé d’imprimer », etc. Mystère.

A première vue, le Dictionnaire khazar est composé d’articles comme dans une encyclopédie, dont certains vont se retrouver traités dans les trois sections de l’ouvrage (mais pas tous, ce serait assurément trop simple) tandis que d’autres ne figurent qu’une seule fois. Mais ces articles ne sont pas toujours traités de manière similaire ; bien souvent, ils sont constitués de légendes, de portraits de personnages, de récits tirés de leur biographie ; ils sont entrecoupés de digressions ; il faudrait les passer au peigne fin pour vérifier si les apparentes répétitions ne cachent pas de minuscules différences.

Le Dictionnaire Khazar paru en 1988 « retrace la naissance et la disparition de ce peuple venu d’Orient à travers les principaux mots de son histoire. Roman-lexique en 100 000 mots, glossaire, encyclopédie, dictionnaire maudit, recueil de légendes, de biographies, ouvert à d’infinies combinaisons et interprétations, Le Dictionnaire Khazar se présente sous une forme totalement originale, puisque de n’importe quel endroit d’où le lecteur commence, il comprendra le récit - ou du moins une signification possible du récit. Une autre subtilité du Dictionnaire Khazar est qu’il existe deux versions de ce livre : un exemplaire féminin et un exemplaire masculin. Il y a une seule et unique différence entre les deux exemplaires...*

« Le Dictionnaire Khazar provoqua à sa parution un véritable coup de tonnerre : depuis les grandes fantaisies ésotériques de la Renaissance, rien de semblable n’avait paru, et il est peu d’écrivains, à l’exemple d’Ismaïl Kadare ou d’Italo Calvino, pour conjuguer ainsi l’imaginaire, l’absurde et la réalité. Milorad Pavic entraîne son lecteur à la découverte des chasseurs de rêves, du diable iconographe Sevast Nikon, des maçons de la musique qui taillaient d’énormes blocs de sels sur lesquels jouaient les vents, de la princesse Ateh qui se réveillait chaque matin avec un visage nouveau... et ce n’est pas le moindre mérite de ce livre que le lecteur finira toujours par se demander si ces êtres, ces événements extraordinaires ont ou non existé. »
source ici

« Il y a, dans certains romans, une perturbation de la continuité textuelle, mais qui ne déstabilise pas le concept d’un rythme programmé par le texte. Par contre, des romans tels que Pale Fire de Vladimir Nabokov, The Dissertation de R. M. Koster, Marelle de Julio Cortázar et le Dictionnaire Khazar de Milorad Pavic font appel au choix du lecteur pour constituer l’ordre textuel. Les deux premiers proposent une alternative : le lecteur doit choisir entre deux ordres de lecture possibles. Marelle, cependant, peut être lue d’innombrables façons et thématise l’angoisse que peut provoquer chez le lecteur une telle liberté. En reproduisant la structure à la fois arbitraire et aléatoire d’un dictionnaire, le Dictionnaire Khazar ne présuppose aucun ordre de lecture et libère donc le lecteur de toute angoisse. Chaque lecteur décide de l’ordre textuel et, par voie de conséquence, détermine sa propre expérience rythmique du texte. De tels romans revalorisent le libre arbitre du lectorat et la dimension ludique de la lecture. Ce faisant, ils subvertissent le concept d’un rythme unique programmé par un ordre textuel prédéterminé », écrit Magessa O’Reilly de l’université de Laval (Canada).

Le cinéaste et écrivain Colas Ricard a réalisé un index du Dictionnaire Khazar, que l’on peut consulter sur son site ; mais cette initiative bienvenue est toutefois insuffisante, et même si j’ai entrepris de la compléter, je crains bien que ce travail ne me prenne quelques années.

Tout cela peut paraître bien aride et impuissant en tout cas à expliquer le charme unique de ce livre, avec ses légendes étranges et ses métaphores incongrues. Il n’y a qu’une seule solution, c’est de le lire...

Fuligineuse

_____
*par la suite (2002), une nouvelle version unique « androgyne » du livre a été éditée.

00:25 Publié dans notes de lecture | Lien permanent | Envoyer cette note

Commentaires

Voilà ma foi un article qui sent bon l’étrangeté comme j’aime ! Mais j’arrive là un peu tard : je vais donc survoler la chose et revenir de façon diurne lorsque j’aurai acquis un sommeil réparateur... et comme la dernière chose que j’aurai lu ce soir avant de sombrer dans les bras de Morphée sera ton post Fulie, je pense que ma nuit et mes rêves seront peuplés de Dictionnaires Khazar....

Ecrit par : olivier | 14 septembre 2005

Génial ! Quand je me trouvais à l’Université, un ami juif communiste (j’en parle parce que j’étais fier à l’époque de cotoyer un ami juif et communiste de surcroît) m’en avait recommandé la lecture, avec le Zohar et certains livres de Kabbale. Je n’avais pas encore lu Borgés, mais en découvrant ce dernier je m’étais tout de suite dit que le Dictionnaire Khazar était très borgien -ou vice-versa, Borges n’aurait-il pas été khazar ?

Ecrit par : selian | 14 septembre 2005

Ah ! Au cours de ma lecture de cet article, j’ai pensé à Borges et à la "Marelle" de Cortazar. Et puis j’ai vu qu’effectivement, ils étaient cités.

Alors je me suis collé une baffe virtuelle ;-)

Le compte rendu de ce bouquin (que je vais m’empresser de me procurer car il est toujours dispo) me fait un peu penser également à "la Vie mode d’emploi" de Perec (Perec adorait les dictionnaires et les recensions) et aussi à un bouquin sûrement moins connu mais passionnant :
le "Dictionnaire des lieux imaginaires" d’Alberto Manguel, paru chez Babel.
Il s’agit d’une recension de tous les « lieux imaginaires et sites chimériques inventés par des écrivains du monde entier ».
Ce bouquin a paru en 1981, puis il y eut une réédition augmentée en 1987. C’est cette version qui est disponible chez Babel.

J’allais presque oublier : merci à Fuligineuse d’avoir parlé de ce bouquin.

Ecrit par : KA | 14 septembre 2005

Amusant, j’ai moi aussi pensé à Borgès. Comme quoi certaines références sont communes à tes lecteurs. En tout cas, ça fait envie d’aller y jeter un oeil attentif. Je crois que je vais aller chercher ça chez mon libraire habituel.

Merci d’en parler aussi bien.

Ecrit par : berlioz | 14 septembre 2005

Merci à tous... Oui ce livre est très borgésien et plein de sentiers qui bifurquent, et aussi d’animaux improbables.

Merci aussi à KA pour la référence du livre de Manguel que je ne connaissais pas. J’ai lu (et adoré évidemment) son Histoire de la lecture.

Ecrit par : fuligineuse | 14 septembre 2005

J’ai un exemplaire féminin de l’édition publiée par Belfond en 1988, et il y a la page 257 avec la liste des articles !

As tu dans ton exemplaire la "remarque finale sur les avantages de ce dictionnaire" ? (pages 255 et 256)

Ecrit par : Philippe[s] | 14 septembre 2005

j’aime beaucoup ton blog, veux tu échanger un lien avec le mien ?
@+

Ecrit par : zoso | 14 septembre 2005

=> Philippe(s) : non je n’ai pas ces deux pages ! mon exemplaire s’arrête à la page 253 !! Cela me fait brûler d’impatience de connaître leur contenu !!!

=> Zoso : j’irai visiter ton blog... mais si tu veux me mettre en lien tu n’as pas besoin de mon autorisation !

Ecrit par : fuligineuse | 15 septembre 2005

Je sais, ce billet sera un peu long. Seulement pour une fois !

Tiré de "l’Histoire de la Russie et de son empire" (Michel Heller). Voici une citation parmi plusieurs autres :

"L’État khazar est le premier lieu de rencontre de deux ethnos voués, par la suite, à se combattre des siècles durant : les Juifs et les Slaves (Russes), incarnant le mal et le bien, le malsain et le sain. Le drame de l’ethnos khazar vient de ce que ce peuple s’est montré, en matière de religion, d’une tolérance confinant à la plus complète indifférenciation. Cette indifférenciation devait atteindre un degré tel que leur kagan se convertit au judaisme (désolé, je n’ai pas de tréma sur mon clavier), ce qui, un siècle plus tard, allait mener l’État khazar à sa perte (sac de la capitale de Khazarie, Itil, en 965).
"Cet État aurait eu le tort de subjuguer les tribus slaves et de leur réclamer un tribut, mais aussi d’être une "puissance marchande", autrement dit d’accorder une attention particulière au commerce extérieur - surtout celui des exclaves -, et d’être soumis à l’influence de l’Occident. Toutefois, le principal reproche est le judaisme professé au sommet de l’État. Les peuples des steppes de l’Eurasie ignorant, alors, la notion de religion d ’État, le choix du kagan ou du khan ne s’étendait pas forcément à l’ensemble de la tribu, libre d’opter pour d’autres confessions. On trouvait aussi, dans la poupulation khazare, des chrétiens, des musulmans et des paiens, opprimés par les maîtres juifs d’Itil."

Heller tient ces propos sur la Khazarie à partir d’un autre livre d’histoire écrit par Lev Goumilev, "La Russie ancienne et la Grande Steppe".

Après avoir lu votre présentation sur le livre "Le Grand dictionnaire khazar", tenant compte, selon vos propos, qu’il s’agit de traditions, de contes et de récits présentés dans un désordre absolu défiant, dirait-on, le sens de la liberté des lecteurs, j’ai pensé qu’à ce titre "Les Contes des mille et unes nuits" en serait le pendant arabe.

Ecrit par : Ski-doo, alias Canayen | 15 septembre 2005

Je t’ai scanné les fameuses pages, mais il me faudrait de ta part une adresse mail qui fonctionne !

Ecrit par : Philippe[s] | 23 septembre 2005

Voir en ligne : http://sablier.hautetfort.com/archi...


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