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Le moteur à pistons

lundi 24 juillet 2006, par Christian Scherer



Quand je quitte mon bureau, le soir, au ministère français en charge de l’Ecologie, je suis à chaque fois personnellement fasciné par le spectacle désolant de ces six rangées de voitures automobiles en stationnement (deux sur l’avenue de Ségur, et deux sur chaque contre-allée).

Ce qui m’étonne encore davantage, c’est que je suis apparemment le seul à être choqué par ce spectacle s’offrant à n’importe quel visiteur, obligé de sortir par cette porte unique au centre de l’immeuble, où flotte fièrement l’imperturbable drapeau français.

Certes certains ont essayé d’attirer des véhicules électriques, sur deux misérables emplacements un peu à l’écart, repérables par les poteaux d’alimentation électrique, mais ces emplacements restent désespérément vides, quand ils ne sont pas envahis (horreur !) par des véhicules à moteur à pistons.

Nombre de nos collègues seraient prêts à venir travailler en vélo, mais les emplacements qui leur sont proposés sont peu adaptés, mal surveillés, de sorte que même les plus convaincus finissent le plus souvent par y renoncer. Les autres moyens de locomotion "propres", rollers, trottinettes et autres planches à roulettes, restent pour l’instant anecdotiques.

Il y a belle lurette que le ministre de l’écologie ne s’exhibe plus à vélo ni même au volant d’une automobile électrique. Il est plus seyant d’aller célébrer dans la concession voisine de PSA les derniers perfectionnement du moteur à piston.

Certains s’inquiètent de la hausse du prix du pétrole, redoutent une pénurie, et essaient de se tourner vers des carburants de substitution, sans s’apercevoir qu’en ce domaine, tout a pu être essayé depuis la fin du XIXème siècle, comme nous le relate l’ingénieur des mines Firminhac dans son fameux rapport sur l’exposition universelle de 1900.

Déjà à l’époque on s’acharnait à améliorer le rendement et les caractéristiques d’un moteur à explosion qui cumulait de nombreuses difficultés : bruit, pollution, difficulté à s’adapter à des modifications rapides de charge, difficulté à transformer un mouvement linéaire unidirectionnel et un mouvement rotatif, etc...

Le choix d’un carburant était vaste, et on lira avec intérêt les analyses économiques de cette époque, où l’on savait déjà pouvoir utiliser toutes sortes de produits d’origine agricole, comme l’huile d’arachide ou de colza, et l’alcool de canne.

Par contre personne n’avait vu venir cette accumulation dans l’atmosphère de gaz dits "à effet de serre", qui aura réussi, en l’espace de deux siècles à constituer une énorme menace pour la survie des mammifères supérieurs par le bais d’une modification des paramètres bien plus rapide que toutes celles que notre vieille planète aura connu au cours de son évolution.

Les avantages économiques de l’exploitation des énergies fossiles ont complètement masqué à nos yeux le fait qu’à l’époque où naissaient les premiers moteurs à pistons, d’autres inventeurs avaient montré la possibilité de propulser nos véhicules à l’électricité, qui redevient pourtant aujourd’hui d’une brûlante actualité.

Les premières tentatives de mettre sur le marché des véhicules électrique ont eu jusqu’ici qu’un succès symbolique. Et le premiers véhicules hybrides proposés par Toyota sont encore bien critiquables au plan du coût et des performances, mais ils préparent l’avenir, et constituent une formidable démonstration de la maturité de la propulsion électrique, si l’on met de côté pour l’instant les problèmes d’autonomie.

Cherchez dans les programmes de recherche français, comme le PREDIT, ou européens, ce qui pourrait préparer nos constructeurs à affronter les grandes mutations qui s’annoncent, et qui leur éviterait d’être balayés par un retournement du marché dont on voit poindre deux premiers grands signes à l’horizon.

Le premier signe, c’est la mutation des mentalités américaines. Même si le prix du carburant auto n’a pas encore atteint là-bas le niveau que nous connaissons en Europe, les consommateurs commencent à délaisser les gros véhicules trop gourmands. Et même si les dirigeants actuels des Etats-Unis ont des intérêts personnels très proches des lobbies pétroliers, même si les Etats-Unis sont trop fiers pour se laisser ficeler par les accords de Kyoto, la conscience qu’un niveau trop élevé d’émissions de gaz à effet de serre constitue un exemple désastreux pour le reste du monde commence à s’insinuer dans l’inconscient collectif, et peut vraisemblablement conduire demain à un plan d’action aussi gigantesque que certains demeurés célèbres dans l’histoire des Etats-Unis : "new deal", conquête de l’espace, guerre des étoiles...

Le second signe, c’est que le décollage économique de la Chine, qui constitue en soi une menace majeure pour notre ecosystème planétaire dans la mesure où le premier reflexe des classes populaires accédant à de meileurs revenus est de "singer" le modèle de consommation offert par le monde Occidental, s’accompagne d’une conscience aigüe des problèmes écologiques.

Les dirigeants chinois n’ont pas d’intérêts personnels dans la chaîne de production et de distribution des produits pétroliers. Pourtant ils en sont assoiffés pour accompagner leur rattrapage économique tout en sachant qu’il serait absurde de laisser espérer à chaque chinois d’atteindre un jour le niveau actuel de consommation de l’américain moyen.

Un ajustement est donc inévitable, d’un manière ou d’une autre, que ce soit par la voie de la négociation ou par celle de l’affrontement.

Au lieu de railler les efforts pathétiques des chinois pour nous copier, au lieu de se moquer de la prétendue fragilité de leur système financier, nous serions mieux avisés de respecter la sage capacité de leur civilisation d’envisager l’avenir à plus long terme, de nous intéresser à leur stratégie actuelle d’infléchissement des comportements de consommation, comme le développement intensif des pratiques de recyclage, et les incitations à l’usage des véhicules électriques.

Une civilisation vieille de 4500 années, qui s’intitule elle-même "empire du milieu", qui a su inventer la poudre et bien d’autres choses encore à une certaine époque, qui se réveille actuellement de quelques siècles de sommeil relatif, regarde avec un certain recul les actuelles tergiversations occidentales sur ces questions.

La Chine sait bien aujourd’hui qu’elle détient, par le seul effet du nombre, les clés essentielles de la survie de l’espèce humaine sur l’ensemble de la planète, et que c’est d’abord de ses propres décisions que va dépendre la pérennité de l’écosystème qui nous a permis d’être ce que nous sommes devenus aujourd’hui, et que nous risquons de perdre par inconscience, par négligence et par notre recherche de bénéfices à trop court terme.

Christian Scherer

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