Le chemin qui mène des TIC au développement durable n’est pas aussi évident que ce que voudraient nous faire croire les professionnels du secteur.
Des avantages énergétiques à vérifier
Bien sûr les partisans du télétravail vous calculeront
le temps gagné et les émissions polluantes évitées.
Bien sûr les vendeurs de systèmes comme le GPS ou autres
qui rendent nos équipements familiers plus "intelligents"
vous vanteront les avantages de leur solution en termes
d’efficience énergétique.
Et les promoteurs d’énergies alternatives, comme les
éoliennes, les pompes à chaleur, les capteurs solaires
ou les biocarburants, mettront en avant les barils de
pétrole économisés, en omettant bien d’autres paramètres.
Mais avec un peu de recul, ces calculs se révèlent souvent fallacieux, sans compter que les solutions correspondantes donnent aux usagers la sensation qu’ils se sont en quelque sorte libérés de leur dette vis à vis de la planète pour mieux s’adonner à des activités nouvelles qui peuvent se révéler dangereuses pour les ressources rares. Si un télétravailleur utilise le temps qu’il a gagné pour s’offrir des vacances aux Seychelles, en fera-t-il un bilan carbone ?
De même que nous avons tous pu observer que le développement du courrier électronique et du stockage de documents en ligne n’a pas engendré l’économie de papier attendue, les nouvelles facilités offertes par les TIC permettent de satisfaire de nouveaux besoins qu’on ne connaissait pas autrefois, et qui se révèlent à leur tour consommateurs de nouvelles ressources, comme celles que nécessite la disponibilité des informations de l’internet, urbi et orbi, et le fonctionnement des moteurs de recherche, et celles que consomme en pure perte et au désespoir de (presque) tous la prolifération du spam.
L’irrésistible ascension des pays émergents
Les pays riches entendent préserver leur niveau de vie, non seulement en valeur absolue, mais aussi en valeur relative, alors que dans le même temps, les populations des pays émergents ne rêvent que de les imiter, ce qui ne peut que conduire les uns et les autres à une dangereuse escalade.
Les Chinois travaillent, sont devenus l’atelier du monde
et concentrent de plus en plus sur leur sol la fabrication,
voire la conception des équipements électronique qui permettent
l’essor des usages des TIC, tandis que les indiens,
de leur côté, font montre d’un talent particulier pour
l’activité de développement logiciel.
Même si les équipements et logiciels en question permettent des gains significatifs en termes de consommation énergétique spéciciques dans tous les domaines de la productions, les revenus ainsi gagnés par de nouveaux travailleurs en font à leur tour des consommateurs, dont le nombre grandit et vient inexorablement augmenter le volume global des émissions polluantes.
Le peak oil
Depuis les célèbres travaux du Club de Rome, en 1970, nous ne pouvons ignorer que la croissance que nous avons connue va rencontrer certaines limitations. A l’épuisement des matières premières s’ajoute aujourd’hui la menace que fait peser sur le climat l’accumulation des gaz à effets de serre.
Si ces limitations sont à peu près admises par tous, les conclusions qui en sont tirées par les uns et par les autres sont différentes. Pour les pays riches, qui tiennent à garder leur avance, il est impératif de rationner l’accès des autres aux ressources rares qu’ils considèrent comme un droit acquis. Pour les pays émergents, la disparité est vécue comme un scandale et ils considèrent que si un rationnement est nécessaire, il doit peser équitablement sur tous. Une telle disparité est lourde de tensions, qui peuvent aller jusqu’à des affrontement violents, dont les mouvements de mauvaise humeur observées ici ou là contre la hausse des prix du carburant ne sont qu’un aimable avant-goût, et auprès desquels la guerre en Irak n’aura été qu’une promenade de santé.
L’inconscience des foules
On sait combien une foule excitée peut développer des comportements collectivement suicidaires, comme nous le rappellent régulièrement des drames comme ceux du stade du Heysel ou les bousculades de la Mecque, ou ailleurs.
Face à l’évidence enfin reconnue du "peak oil", seuls une forte régulation sociale, et un patient travail d’explication pourraient produire une inflexion pas trop violente des comportements vers une conception plus durable du développement.
C’est ici que les TIC peuvent jouer un rôle. D’abord en portant les lumières de la connaissance, à une vitesse et à une échelle jadis inconcevable. Ensuite en remplaçant intelligemment, et de plus en plus finement, des mouvements de personnes et de marchandises par des transferts d’information, à l’image de la météo agricole qui aide depuis longtemps les agriculteurs à maximiser leur production en optimisant leur consommation d’intrants.
L’hysteresis du système économique
Si ces effets d’optimisation de ressources par une meilleure circulation de l’information tardent à se manifester, c’est parce qu’il existe un énorme hysteresis dans les mentalités et les comportements, et aussi quelques influences antagonistes.
De puissants intérêts économiques sont en jeu. Les fabricants
européens d’ampoules à incandescence préfèrent amortir leurs
lignes de production plutôt que de voir le marché européen
envahi par les nouvelle ampoules chinoises à économie d’énergie.
Les constructeurs automobiles français qui ont lourdement investi
dans d’ultimes perfectionnements du moteur à piston retardent
l’ouverture du marché à des véhicules que l’on pourrait recharger
sur une simple prise de courant. Notre système industriel a
une énorme inertie. Si les émissions de télévision qui nous
parlent de la protection de la planète rencontrent une
incontestable succès, leur effet pédagogique est fortement
contrecarré, souvent sur les mêmes chaînes, par des messages
publicitaires qui poussent à davantage de consommation.
Pour ne citer qu’un exemple particulièrement spectaculaire,
les compétitions de Formule 1, et autres Paris-Dakar n’ont pas
particulièrement pour objectif de respecter les limitations
de vitesse ni de réduire les émissions polluantes ou sonores.
En résumé, si les TIC sont potentiellement une excellente arme en faveur du développement durable, le chemin qui mène de l’un à l’autre n’est pas immédiat. Il doit passer d’abord par une modification des mentalités, de laquelle on peut ensuite espérer une modification des comportements.
L’adaptation des comportements par les prix, et donc par
le jeu naturel du marché, est dans ce cas insuffisante,
car ses mécanismes ne permettent pas d’anticiper
convenablement des changements de comportements qui
demandent beaucoup de temps. Et par ailleurs les
mécanismes naturels de formation des prix que nous
connaissons n’intègrent pas les deséconomies externes
engendrées par certaines formes de consommation, dont
la nature fait les frais (par exemple le tout à l’égout,
le tout à la mer, les quads, ou les 4x4 en montage).
Si l’on croit aux vertus du marché, alors il faut coter
la nature en bourse, comme on tente de le faire ici et
là pour les droits d’émission du CO2, car la qualité de notre environnement naturel a aussi une valeur.
Le petit peuple n’est certes pas idiot, et peut comprendre beaucoup de choses si on veut bien les lui expliquer, mais il a un comportement fondamentalement grégaire, et aussi longtemps qu’il ne verra pas le ministre de l’environnement circuler à vélo, il continuera de penser qu’on lui raconte des histoires.
Christian Scherer
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