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Le développement durable, dernier avatar de la croissance

- d’après Dominique Dron, ingénieure générale des mines (CGEIET)

vendredi 25 juillet 2014, par Christian Scherer

En intervenant de façon déterminante sur l’économie, le secteur financier fait l’impasse sur les préoccupations de long terme liées à l’épuisement des ressources non renouvelables de la planète, et plus généralement sur l’équilibre à long terme de l’écosystème qui a permis l’épanouissement et la prolifération de l’humanité.

Une première approche de solution consisterait à internaliser les externalités, en faisant payer à celui qui les cause le coût des atteintes à l’envitonnement.
Cette approche a l’avantage de généraliser l’idée que les ressources naturelles ne sont pas sollicitables à l’infini, mais souffre de limites fortes dont :
- on valorise mal ce qu’on scénarise mal (ex : les dégâts climatiques versus la valeur de la tonne de carbone) ;
- la monétarisation donne le sentiment que tout est substituable (ex : un océan versus des piscines et des aquacultures) ;
- l’actualisation pratiquée écrase le futur.

Un deuxième exemple d’outil : les marchés de quotas

Le marché de quotas est adapté à des actions dont les impacts sont équivalents quelles qu’en soient la localisation ou la source : c’est le cas des émissions de GES. En revanche, il peut n’avoir aucun sens environnemental si les éléments échangés ne sont pas substituables dans leurs effets ; c’est en général le cas pour le vivant (ex : une forêt boréale ne remplace pas une forêt amazonienne).
L’expérience du marché de quotas carbone a montré plusieurs limites, au regard des enjeux naturels qu’il concerne, dont :
- la gratuité des quotas initiaux alors que les dégâts étaient déjà causés ;
- le carbone des importations n’est pas décompté ;
- sans stabilité ni prévisibilité du signal, les stratégies des entreprises s’appuient plutôt sur l’anticipation de normes et mesures, ou de dommages (réassureurs, gouvernement américain, chinois...).

Une anticipation concertée : le German Sustainability Code

Le GSC a été publié en 2011 après un an de discussions, comme le seul référentiel mondial d’économie verte pour les acteurs de tous les secteurs y compris financier. Il comprend 20 critères avec plusieurs sous-critères, dont : les liens entre rémunérations des dirigeants et performances environnementales, les réductions de consommation énergétique et d’impact environnemental, le pourcentage d’assets évalués d’un point de vue environnemental, l’utilisation de matériaux, d’énergie, d’eau, le tonnage de déchets, les émissions de gaz à effet de serre.

Sa démarche est en accord avec la réponse française au Livre Vert sur l’investissement européen à long terme, produite à l’été 2013, qui préconise notamment :

- la nécessaire diversité des acteurs financiers
- un reporting ESG généralisé des acteurs financiers ainsi que des émetteurs
- des spécifications extra-financières dans le mandat de gestion, dont contribution et vulnérabilité aux enjeux de la transition écologique
- l’introduction dans la responsabilité fiduciaire de l’intérêt à moyen et long terme du client au regard de son mandat de gestion
- des analyses d’impact écologique des portefeuilles et produits d’épargne ainsi que des choix d’investissements publics et privés
- un tronc commun labellisé ISR européen
- une révision des normes IFRS pour y intégrer le business model des acteurs de long terme
- ne pas renchérir le coût du capital notamment pour les PME.

« Un peu de biologie dans ce monde de finance » ?

La courbe caractéristique d’un fonctionnement équilibré d’écosystème est la courbe prédateur-proie bien connue.. Au contraire, la population humaine, ses consommations de matières et d’énergie et ses rejets de déchets, ont suivi des courbes exponentielles depuis une soixantaine d’années. Les masses monétaires en circulation aussi, ainsi que le mécanisme exponentiel des intérêts composés. En outre, la nécessité de payer des intérêts rend par elle-même la croissance matérielle continue (au sens de création de biens et services) indispensable. Rester dans des limites physiques vitales revient donc à poser par exemple la question de l’existence des intérêts composés,

C’est la diversité qui permet l’abondance, par exemple pour accroître sans apports extérieurs la production biologique par hectare (ex : légumineuses, arbres et céréales simultanés), parce que chaque espèce ne prélève pas la même chose au même endroit, et échange ses excédents ou ses co-produits avec ses voisins. Si tous les acteurs de l’écosystème avaient les mêmes critères, il y aurait compétition généralisée et appauvrissement. Réduire les acteurs ou/et les critères fragilise les systèmes même si cela peut les rendre (au moins temporairement) plus efficients au regard de certains des maillons. Il y a toujours trade-off entre résilience globale, et efficience au regard de tel ou tel agent du système.

Or les crises successives du système financier concentrent les acteurs (ex : les 10 plus grandes banques américaines contrôlaient en 2013 42% du marché contre 28% avant la crise de 2008, B. Lietaer), allant donc vers une fragilité croissante. De même, les marchés sont pilotés par un nombre réduit d’acteurs plutôt mimétiques, et les comportements par le critère hyper-dominant du rendement financier. Il faut donc diversifier les critères de définition et de pilotage des comportements réels : des diagnostics de vulnérabilité, des spécifications diversifiées sont nécessaires.

Il semble que les symboles monétaires agissent sur les mêmes circuits du cerveau humain que les impulsions activant un souhait de satisfaction immédiate, comme le sexe et la violence, de façon encore plus intense1 ! Cependant, la finance est bien « Le commerce des promesses », pour reprendre le titre d’un ouvrage de Pierre-Noël Giraud.

Bibliographie

- A. Dagher « Shopping centers in the brain » , Neuron 2007 vol 53 ; B. King-Casa et al. “Getting to know you : reputation and trusting in a two-person economic exchange”, Science, 2005, 308 ; cité par B Lietaer - Dominique Dron, 25 juin 2014, Amicale des Ingénieurs des Mines
- Economie et environnement dans les décisions publiques, M. Cohen de Lara, D. Dron, cellule prospective et stratégie, Doc française, 1998
- Les grandes représentations du monde et de l’économie à travers l’histoire, R. Passet, 2010
- L’abeille et l’économiste, Y. Moulier Boutang, 2010
- La réforme du vrai, N. Amzallag, 2010
- Money and sustainability, the missing link, B. Lietaer, C. Arnsperger, S Goerner, S. Brunnhuber, 2012
- Au coeur de la monnaie, B Lietaer, 2013
- Et Dieu dit : que Darwin soit !, S. J. Gould, 2000
- Paraboles et catastrophes, R. Thom, 1980
- The economy of the earth, M. Sagoff, Cambridge, 1980, 2008
- La responsabilité envers les générations futures : la question du développement durable. Economie et écologie sont-elles compatibles ? Roger Guesnerie, présentation 2012
- Livre blanc sur le financement de la transition écologique, DGTrésor et CGDD, coord. D. Dron, 2013
- La bioéconomie, Réalités Industrielles, Annales des Mines, 2013
- La résilience : plus qu’une mode ? Responsabilité et Environnement, Annales des Mines, 2013
- Planetary Boundaries : Exploring the Safe Operating Space for Humanity, Rocktröm J. et al., Ecology and Society, vol14 n°2 art 32, 2009
- The accidental hunt brothers : How institutional investors are driving up food and energy prices, M. Masters & A White, special report 31/07/08


Voir en ligne : http://www.ensmp.net/pdf/2014/DD%20...