Le bon usage d‘Internet - le discours normatif sur la toile
Dietmar Osthus (Bonn)
1. Introduction
La norme linguistique est un sujet passionnant. Généralement on croit qu’il occupe principalement deux groupes de personnes, d’un coté ceux qui légifèrent sur les questions normatives, voire les membres des commissions de terminologie, les éternels grammairiens (Berrendonner 1982) ou bien les immortels de l’Académie, et de l’autre coté tous ceux qui observent l’usage tout en prônant plutôt une norme descriptive, voire les linguistes. Pourtant il y a - à part ces « professionnels de la norme » - encore un troisième groupe qui joue un rôle non négligeable dans le discours normatif, les amateurs de la langue qui font partie d’un grand discours métalinguistique. Le linguiste allemand Gerd Antos (1996) a trouvé la désignation de « linguistique des profanes » (all. Laienlinguistik) pour ce type de discours métalinguistique au quotidien.
Bien
sûr, cette linguistique des profanes s’insère dans une tradition déjà très
ancienne en France. La casuistique normative, dont les exemples les plus connus
sont l’œuvre de Vaugelas ou de Bouhours (Ayres-Bennett 1991), et qui a donné
lieu à une véritable « guerre civile des François sur leur langue »
comme en témoigne le titre d’un petit tome de Louis Allemand paru vers la
fin du 17e siècle, a toujours trouvé des continuateurs à travers les révolutions
et l’entrée des masses en politique. C’est ainsi que depuis presque deux siècles
les chroniques de langage font partie de la presse française (Schwarze 1977,
Langenbacher-Liebgott 1992 ; Cellard 1983, Quemada 1970/72).
Aujourd’hui,
une valorisation du discours normatif - surtout s’il s’agit de celui des non-spécialistes
- ne peut se faire sans prendre en compte les nouveaux médias qui sont en
train de bouleverser nos habitudes de communication. Ce ne sont pas que publicitaires
et marchands qui se lancent dans l’Internet, comme en témoignent les rubriques
de nos journaux destinées à l’économie, mais aussi les amateurs de la langue
déjà nombreux avant l’arrivée du réseau mondial. En fait, il ne faut être
ni linguiste ni Académicien pour juger sur le bon usage et les normes. Il
suffit de se brancher sur Internet. Pour les gardiens - ou les contestataires
- de la norme l’Internet a une double dimension. D’un côté, il présente une
nouvelle plate-forme pour les activités dites de défense du français
[1]
, de l’autre côté l’Internet lui-même a suscité d’importants travaux
normatifs surtout dans le domaine de la terminologie (Braselmann 1999). La
terminologie de l’informatique est en fait un des champs de bataille privilégiés
contre l’influence linguistique anglo-saxonne
[2]
.
Mon
étude se consacrera à une forme de communication spécifique de l’Internet,
les forums de discussion (angl. newsgroup)
[3]
. Au contraire de certaines pages web, qui ne constituent que la
documentation électronique de textes antérieurement publiés sous forme traditionnelle,
les forums présentent des façons nouvelles d’interaction linguistique et métalinguistique.
Justement, leur ouverture à tous les usagers d‘Internet - il ne faut pas de
légitimation pour participer - est un des traits caractéristiques qui les
distinguent des cercles plus clos comme les commissions de terminologie ou
bien les associations Loi 1901 ayant pour but la défense du français (Bengtsson
1968 ; Schmitt 1995). À titre d’exemple nous analyserons donc un fil de discussion
du forum fr.lettres.langue.francaise
[4]
qui se veut, comme en témoigne la
citation suivante de sa page web, ouvert à tous :
Qu’on
soit diplômé à bac + 12 ou à bac - 7, tout le monde a le droit de s’exprimer
; f.l.l.f. n’est pas un groupe scientifique sur la linguistique, mais un forum
ouvert à tous. On peut parfaitement s’exprimer sur les problèmes de langue
française telle qu’on la pratique dans la vie courante, qu’on la sent, qu’on
la vit, sans forcément disposer d’une bibliothèque fournie en ouvrages savants.
(http://www.chez.com/languefrancaise/index.htm)
Le
fil que nous voudrions analyser consiste en une cinquantaine de contributions
écrites entre le 8 et le 17 août 2000. Ces contributions figurent toutes sous
le titre « Internet et le français ». Vu la véritable avalanche
de remarques et d’articles de ce forum nous nous sommes limités à ce seul
fil de discussion qui nous parait d’autant plus intéressant qu’il s’agit là
d’un débat entre internautes sur leur propre langage. L’étude nous renseignera
donc sur deux points essentiels :
Premièrement
il s’agit de savoir quelle est la conscience normative des usagers d’Internet ?
Quelle attitude adoptent-ils vis-à-vis les prescriptions normatives des commissions
de terminologie ? Quelles sont les raisons données pour accepter ou réfuter
une proposition terminologique ? Deuxièmement nous nous intéresserons
à la question de savoir si l’on peut vraiment parler d’une ouverture démocratique
du discours normatif grâce à Internet - comme vient de le faire Petra Braselmann
dans son étude sur la conscience normative en France (1999 :65) ?
Le discours normatif sur Internet, est-il une césure dans le processus normatif,
ou bien se situe-t-il plutôt dans une tradition discursive déjà bien établie
avant l’âge de l’information ? Les réponses nous permettront de voir
quelques éléments de ce que pourrait être l’avenir du discours normatif -
porté par les « profanes » - en France.
2.
Analyse du corpus
Notre
corpus est tout à fait hétérogène. Il se compose de contributions très diverses,
allant de simples et très brèves remarques sur tel ou tel terme jusqu’aux
exposés étendues sur les principes de normalisation terminologique. Nous ne
disposons d’aucune indication précise ni sur le spectre sociologique, ni sur
la formation linguistique des participants. Nous ne pouvons tirer certaines
conclusions qu’à l’aide de plusieurs informations fournies implicitement par
quelques participants à ce forum. Apparemment, un taux assez important des
discutants travaille dans le domaine de l’informatique. Nous avons affaire
à une légère majorité de discutants de sexe masculin. Le français est la langue
maternelle de la plupart des participants majoritairement français ou québécois.
Quelques-uns des francophones d’origine vivent dans des pays anglophones comme
les Étas-Unis ou l’Australie. Pourtant toute valorisation sociologique reste
à titre provisoire, personne n’étant obligée de révéler son identité ou son
nom. L’usage de pseudonymes est un phénomène assez fréquent des forums de
discussions.
2.1
Les équivalents français de web et webmaster
La
terminologie de l’Internet joue un rôle-clé dans la politique française de
faciliter les transformations nécessaires pour que la France trouve sa place
dans la société de l’information. Le rapport Bloche
[5]
, faite par une commission gouvernementale précise là-dessus :
Il
faut aussi que le français dispose de tous les termes nécessaires pour décrire
les réalités contemporaines. Le plan d’action gouvernemental pour la société
de l’information souligne la nécessité de disposer de termes français
pour l’internet afin que le plus grand nombre puisse s’approprier ce nouveau
média. Il ne peut y avoir aucun avantage à devoir utiliser pour l’Internet
un sabir digne du latin de cuisine des médecins de Molière.
En
fait, il existe plusieurs glossaires de terminologie relative à Internet
[6]
, des listes de termes établies par des individuels jusqu’à une
terminologie officielle publiées dans le Journal Officiel
du 16 mars 1999. Ce qui nous intéresse d’avantage est de savoir comment les
internautes eux-mêmes reçoivent les questions de terminologie dans leurs discussions.
Parmi
les termes qui sont le plus souvent sujets de controverse se trouve celui
de web et son dérivé webmaster :
(1) Je ne suis sûrement pas le premier à soulever le problème de l’anglomanie qui sévit sur Internet, même sur des serveurs français comme wanadoo... D’ailleurs encouragée par la meilleure presse écrite qui reprend aussi des termes anglo-américains dans des articles sur internet. Par exemple : * webmaster *. [..] Par quoi remplacer " webmaster " ? [signé BG]
La
réponse (signé GR) renvoie sur le site de la Délégation générale à la langue
française qui prescrit le terme administrateur de site. Cette
proposition terminologique cependant ne trouve pas le consentement de l’internaute
ayant posé la question.
(2) Merci. Je vais me reporter sur ces sites. Mais on comprend que *webmaster* soit préféré à *administrateur de site* : un seul mot, trois syllabes, contre trois mots et 7 syllabes ! ; comme dans beaucoup d’expressions anglaises c’est la brièveté qui l’emporte, en ces temps de vitesse et d’économie d’énergie ( on en gaspille tellement par ailleurs ! ) :- ) [signé BG]
À
part le critère de l’économie linguistique il y a celui de la « lourdeur »
du terme administrateur de site, tiré de la terminologie admise
par l’Académie :
(3) J’ai bien vu "administrateur de site, de serveur (..) que je peux utiliser, mais qui est trop lourd, trop "sérieux", pour être adopté par les... sitemestres (?) dans leur ensemble ; leur public étant - pour de nombreux sites - jeune (ou... "dynamique"...), ne serait guère attiré par ce terme à connotation administrative. [signé Lo’]
Une
proposition différente, qui garde le premier élément du composé, est aussitôt
donné :
(4) J’ai déjà lu « webmestre » pour « webmaster », sur le modèle du bourgmestre belge, c’est bien ça ? [signé Max]
D’autres
solutions mentionnées par certains participants à la discussion seraient sitemestre
ou bien vaguemestre. Le terme de webmestre rencontre
tout de même l’opposition puriste.
(5) Une question aussi : si les francophones avaient développé la toile, aurait-il appelé l’administrateur "webmestre" ? Je ne le pense pas car ce terme n’est qu’un calque de l’anglais "webmaster". [signé G.R.]
Le
terme web est en fait au centre du débat entre puristes
et « laxistes » :
(6) Je pense que le terme "web" est à combattre farouchement en français car s’il s’implante définitivement, c’est la porte ouverte à de nombreux autres anglicismes : webmaster, webcam, webdesigner, etc... qui n’ont strictement rien de français. [G.R.]
Le
terme proposé par la commission de terminologie est celui de toile
d’araignée mondiale :
(7) le terme français officiel en France est la toile (en théorie sans majuscule), comme on peut le constater sur la liste de termes [..] C’est donc ce terme qui doit être utilisé par les services publics français, et qui l’est d’ailleurs dans une large mesure, d’après ma consultation des différents sites. C’est aussi ce terme qu’a utilisé récemment M. Jospin lors de son discours au congrès des professeurs de français à Paris. [signé G.R.]
Généralement,
ce terme de toile ne trouve pas l’aval des participants au
forum. Les uns ridiculisent cette création qui semble un peu artificiel et
peu adapté à l’image et aux besoins commerciaux d’Internet :
(8) Franchement, Maître de Toile, Caméra-toile, concepteur de toile,... tu trouves que ça fait vendeur ? Il faut arrêter de jouer les intégristes, et accepter les mots qui nous facilitent la vie. [signé JL]
Les
autres mettent en doute l’équivalence fonctionnelle de web
et de toile, en donnant des exemples d’autres tentatives échouées
de francisation de termes
[7]
:
(9) C’est peut-être le seul avantage de la domination de la langue anglaise : il y a des nouveaux mots, ce qui évite des confusions. De même que WEB n’est pas TOILE, dans le langage de la musique technique : SAMPLE n’est pas ÉCHANTILLON, MIXER n’est pas MÉLANGER. [signé r.f.]
L’opposition
au web par peur d’anglicismes est refusée par l’argument de
la norme statistique :
(10)
Le mot web, il me semble, appartient désormais à la langue
internationale, et est bien intégré au français, comme d’ autres anglicismes à l’origine acclimatés dans notre langue depuis longtemps avec la chose qu’ils
désignaient ( qui se souvient que budget est un mot anglais, d’ailleurs importé
en Angleterre du vieux français ) [signé BG]
C’est
ainsi que des discutants défendent l’emploi de web en français
vu que ce terme est bien établi et compris sans problèmes par les usagers
d’Internet :
(11) une langue est faite pour être comprise. [..] La majorité des français, et des informaticiens, a parfois autre chose à faire que de traduire tous les termes ! [signé d.p.]
(12) Le coté pratique et la bonne compréhension de « web » vaut bien à ce mot d’être accepté par les francophones. Pratique : « site web » au lieu de « site sur la Toile » [signé r.f.]
Enfin,
le débat du forum est interminable. Suivant le fil de discussion, on assiste
à une perpétuelle répétition des mêmes arguments échangés entre amis fervents
d’une francisation de termes et leurs opposants qui se heurtent au prétendu
intégrisme linguistique. Comme un des traits caractéristiques des forums de
discussion est toute absence de conclusion définitive des débats, nous nous
sommes limité ici à tracer les principaux points controversés. Ce qui nous
parait cependant révélateur, est d’examiner les différentes conceptions qu’ont
les participants de la langue française et de l’utilité du travail terminologique.
2.2
L’affection portée envers la langue
Le
fait de participer à un forum, qui a pour sujet la langue française, démontre
l’intérêt général aux questions relatives à la langue. Cet intérêt va de pair
avec un plaisir énorme que prennent des participants à discuter sur divers
aspects linguistiques. Les internautes faisant partie du forum sont tous des
volontaires. Les disputes ou bien les polémiques sur des questions de langue
servent avant tout à la distraction des participants. La recherche de termes
francisés peut ainsi avoir - á côté d’une lutte dite de défense du français
- une dimension plutôt ludique. C’est par exemple le cas pour la recherche
d’un terme français pour e-mail. À côté de la proposition
québécoise de courriel et du terme officiel de mél
(interprété non comme une adaptation graphique de angl. mail,
mais comme sigle de message électronique) des internautes
ont d’autres proposition à faire, ce qui donne une discussion pleine d’humour :
(13) D’autant qu’il existe, pour les fanatiques du raccourcissement à tout prix, le merveilleux « adèle » dont je ne peux croire qu’elle soit morte. [signé M.]
(14) Sans oublier la variante « adrelle », qu’on voit de temps en temps et qui me paraît un peu plus facile à comprendre qu’« adèle » pour qui tombe la première fois sur ce mot. [signé Pierre]
(15) En effet, mais il me semble que « adrel » ou à la limite « adrele » sont plus proches de « électronique » Muriel ou Christel sont des prénoms féminins et je trouve que adrel réuni concision et élégance :-) [signé r.f.]
(16) Et dans la tendance actuelle des e-commerce, e-mail, que dire d’« e-pître » ? :-) [signé W]
L’intérêt
aux questions de langue est donc pour la plupart des contributaires motivé
par une affection portée au français, explicitement mentionnée dans une contribution :
(17) J’ai une affection particulière pour la langue française, que je n’aime pas voire écorchée. [signé S.C.]
Vu
la dimension esthétique qui est attribuée à la langue, c’est avant tout dans
des métaphorisations que se révèlent les concepts sous-jacents
[8]
qu’ont les participants de la langue. C’est ainsi qu’une conception
esthétique de la langue se traduit à travers une opposition métaphorique établie
entre le français et l’italien :
(18) En italien, le travail terminologique est, pour ainsi dire, nul. C’est-à-dire que personne ne s’occupe vraiment des problèmes de langue. Le résultat ? Des dizaines d’anglicismes dans le langage courant qui s’implantent et qui défigurent la langue. [signé G.R.]
La
beauté et la santé d’une langue dépendent ainsi du travail terminologique
ou bien, dans une large mesure, de la défense du français. L’influence des
anglicismes dans le domaine de l’informatique est par conséquent métaphorisé
à l’aide des domaines source de la maladie, de la catastrophe naturelle ou
bien de la guerre :
(19) [..] l’anglomanie qui sévit sur internet [signé BG]
(20) [..] l’afflux d’anglicismes que vous présentez comme inexorable [signé G.R.]
(21) Pourquoi (..) les francophones ont-ils autant de mal à [utiliser le terme de] la Toile ? N’est-ce pas la preuve la plus flagrante d’une certaine vassalisation linguistique ? [signé G.R.]
(22) [La] pression du terme anglais reste forte. [signé G.R.]
(23) [Ce terme anglais de web] servira de cheval de Troie à l’introduction d’autres anglicismes de la même famille. [signé G.R.]
En
partie le plaidoyer pour une francisation de la terminologie se base sur une
conception de lutte contre un affaiblissement du français sur le plan international.
Le travail terminologique se joue donc dans des « domaines stratégiques
comme l’informatique ou le multimédia » [signé G.R.]. Les métaphores
belliqueuses forment une partie intégrale de ce concept, de même qu’une anthropomorphisation
implicite du français, exprimé par une supposée crédibilité de la langue :
(24) Quelle crédibilité pourrait donc avoir le français dans le monde s’il ne se révélait même plus capable de décrire les nouvelles technologies avec ses propores (sic) mots ?
Cependant
on trouve aussi des contributions qui rejettent l’approche volontariste de
l’aménagement linguistique exercée par les commissions de terminologie et
soutenue par les défenseurs du français. Le rejet du concept de défense se
fait à travers une valorisation de la dimension fonctionnelle d’une langue
donnée :
(25) Le problème, c’est qu’une langue n’est pas une entreprise... elle ne doit pas être "créée" afin d’être concurrentielle... Et puis, webmaster, moi, je trouve ça bien... [signé C.H.]
(26) de plus, une langue est faite pour être comprise. [signé d.p.]
(27) Il faut arrêter de jouer les intégristes, et accepter les mots qui nous facilitent la vie. [signé r.f.]
Malgré
quelques contributions qui prônent une position pondérée face aux emprunts,
le discours métalinguistique du forum reste largement marqué par des émotions.
La domination de termes d’origine anglo-saxonne est qualifié de « jargonage
américain » [signé C.M.] ou de « sabir atlantique » [signé
G.R.]. Un plaidoyer pour une intégration de termes devenus internationaux
dans la langue française est vivement réfuté :
(28) AJJJJJ !!! Au secours ! Sauf votre respect, je m’insurge ! [signé C.M.]
Le
débat ne fait pas défaut de virulence. Le manque de ferveur terminologique
est ainsi associé un déclin de la France :
(29) "e-mail", "tchate", "B2B", "cookie", c’est cela le français de l’an 2000 ? Bravo ! Vive le français ! Vive la France ! [signé G.R.]
Au
moins dans une partie des participants à ce forum font preuve d’une très forte
identification avec des idéaux puristes. Les questions de la norme sont ainsi
étroitement liée avec des émotions, avec des craintes de « vassalisation
» par la culture américaine, considérations quelque peu linguistiques.
3.
En guise de conclusion - l’Internet : renouveau et héritage du discours
normatif
Le
discours métalinguistique présent sur le forum fr.lettres.langue.francaise
est avant tout un discours normatif. Ce discours est moins marqué par une
approche fonctionnelle que par des considérations fort émotionnelles. La langue
française est ainsi pour une partie importante des participants à ce forum
beaucoup plus qu’un simple instrument de communication, mais elle est un facteur
d’identification culturelle. La question de savoir s’il vaut mieux franciser
ou non certains termes s’examine pas seulement selon des critères d’ordre
pragmatique, mais elle est sujet à un débat virulent qui est dominé par des
attitudes métalinguistiques que l’on pourrait presque qualifier de convictions
religieuses. Les participants au forum qui ne cachent pas leur amour des polémiques
sont ainsi les dignes héritiers d’une longue tradition de casuistique linguistique,
qui trouve ses début dans les Remarques de Vaugelas et qui
va jusqu’aux chroniqueurs de langage de la presse du XXIe siècle.
Par
conséquent il est peu étonnant de retrouver dans quelques contributions de
vieux stéréotypes sur le français, comme celui de la clarté, voire la précision
de la langue française :
(30) Ensuite il ne faut pas oublier que le français est souvent plus précis que l’anglais dans la plupart des usages. Et l’informatique demande de la précision. [signé d.p.]
Le
forum électronique sur la langue française ne fait ici que reprendre des éléments
contitutifs de la « linguistique des profanes » bien établie en France (Weinrich
1961). Concernant le contenu du débat il y a en effet très peu d’innovations
par rapport à ce qui est publié depuis longtemps dans les chroniques de langage
ou dans des œuvres prônant la défense du français.
Ce
qui est véritablement innovateur dans cette forme de discussion métalinguistique,
c’est la possibilité de participer avec peu de moyens techniques et sans être
forcément spécialiste en informatique à un débat qui jusque-là n’avait lieu
que dans des cercles clos. Pour la linguistique qui - si elle veut traiter
le vaste sujet de la norme linguistique - doit s’intéresser à la conscience
normative, ce forum est une source inépuisable de jugements métalinguistiques,
et en plus un tel forum électronique peut bien servir de médiateur entre linguistes,
fanatiques de défense du français, simple amateurs de langue et usagers du
français.
Un
autre aspect, qui vaudrait bien la peine d’examiner de plus près, est la relation
entre la conscience normative et la norme. Il s’agit de savoir de quelles
façons les termes discutés ou proposés dans le forum sont effectivement utilisés
dans la réalité linguistique de l’Internet. Nous nous bornons ici à une analyse
quantitative de sites francophones effectuée à l’aide du moteur de recherche
Altavista.
Bien
que l’on retrouve quelques sites - surtout ceux des institutions publiques
du Québec - qui se servent des termes recommandés par l’Académie Française,
une vaste majorité des internautes continuent de parler du web
au lieu de la toile, comme démontre la statistique de Altavista :
|
terme |
nombre
d’occurences |
|
web |
117.153.741 |
|
toile |
200.829 |
Pour
la désignation du responsable des sites internet le terme d’origine anglaise
pévaut également :
|
terme |
nombre
d’occurrences |
|
webmaster |
16.822.415 |
|
webmestre |
58.400 |
|
sitemestre |
46 |
|
administrateur
de site |
306 |
La
même tendance s’affirme pour le problème de la désigantion du courrier électronique :
|
terme |
nombre
d’occurrences |
|
mail |
115.587.016 |
|
e-mail |
75.738.042 |
|
courriel |
189.202 |
|
mél |
41.084 |
|
i-mel |
2.000 |
|
adrele |
3 |
Les
statistiques semblent donc donner raison aux participants plutôt sceptiques
envers la francisation forcée de termes relatifs à l’Internet. L’usage largement
majoritaire pourrait en conséquence inciter les adeptes de la francisation
au désespoir. La norme, si on la qualifie selon ce qui est apparamment accepté
par la majorité, ne correspond pas du tout aux exigences normatives
[9]
. La conscience normative partagée par les statuts comme par la
majorité des participants au forum fr.lettres.langue.francaise est alors assez
détachée de l’usage. Bien sûr, au lieu de décourager
il y a peut-être une autre solution qui éviterait d’adopter une perspective
prescriptiviste de la norme. Aux amateurs du français de s’inspirer de Vaugelas !
Il suffirait de déterminer la plus saine
partie de l’Internet...
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Weinrich,
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Zeitschrift für romanische Philologie 76 (1960), 1-33.
[1]
À titre d’exemple on peut nommer le
site de l’association Défense de la Langue Française (D.L.F.)
http://www.langue-francaise.org
. Une sélection de sites internet relatives aux
questions normatives se trouve sur ma page personnelle http://eo.yifan.net/users/i/d.osthus/norme.htm
.
[2]
Il existe une liste de termes officiels
publiée dans le Journal Officiel du 16 mars 1999 (http://www.culture.fr/culture/dglf/cogeter/16-03-99-internet.html).
[3]
Pour la diversité textuelle de l’internet
cf. Gabriel e.a. ²2000. Vu l’énorme hétérogénité des formats et contextes
présent sur l’internet, il pose en fait un véritable défi pour une typologie
de textes électronique qui reste encore à réaliser.
[4]
Pour des raisons techniques souvent
déplorées par les administrateurs et participants de ce forum langue
francaise s’écrit sans la cédille.
[5]
Le rapport Bloche peut être consulté
sous l’adresse internet http://www.internet.gouv.fr/francais/textesref/rapbloche98/accueil
[6]
entre autres : NETGLOS (http://wwli.com/translation/netglos/glossary/french.html)
la liste de la commission ministerielle de terminologie (http://www-rocq.inria.fr/qui/Philippe.Deschamp/CMTI/glossaire.html)
et la liste publié dans le Journal Officiel (http://eo.yifan.net/users/i/d.osthus/voc-internet.htm)
[7]
Dans le langage d’Internet d’autres
exemples de francisation mal acceptés sont causette (J.O.)
ou cyberbavardage (NETGLOS) pour chat ou
courriel pour e-mail qui n’a pu s’imposer
qu’au Québec.
[8]
Je me réfère aux théories dites cognitivistes
de la métaphore conceptuelle dont le représentant le plus connu est George
Lakoff (Lakoff/Johnson 1980 ; Lakoff 1987 ; 1993), mais qui est en fait très
proche de la théorie du champ métaphorique établie par Harald Weinrich (1958
[1976]). Pour une discussion étendue sur les différentes théories de la
métaphore et le statut conceptuel du langage figuré cf. Osthus (2000:75-134).
Une première analyse du rôle des métaphores dans les traditions du discours
métalinguistique est fournie par Polzin (2000).
[9]
La foire aux question du forum
(http://usenet-fr.news.eu.org/fr.usenet.reponses/lettres/faq-langue-francaise.html)
conseille néanmoins l’usage des termes francisés : "L’anglais « E-mail »
est l’abréviation de
« electronic mail » (adresse électronique, poste électronique, courrier
électronique). Il figure dans le « Petit Larousse illustré »
et dans « Le Petit Robert », mais y est signalé comme
anglicisme. « Courriel », contraction
de « courrier électronique » est une invention
québécoise — elle-même mentionnée dans les deux
dictionnaires courants précités. De nombreux utilisateurs
francophones ont repris à leur compte « courriel ». « Mél. » a un
emploi très restreint. C’est l’équivalent de l’abréviation
« Tél. » avec le même usage (papier à en-tête, prospectus,
carte de visite,...). On ne dit pas « Je vais te passer
un tél » ; il n’y a pas lieu de dire « Je vais t’envoyer
un mél ». La dénomination officielle est
« adresse, message, messagerie électronique
» (selon les usages). Elle ne s’applique obligatoirement
qu’aux administrations publiques (loi du 04.08.1994).
Quelques suggestions (« adrel, adèle », etc.) n’ont
pas suscité l’enthousiasme (« courriel » est parfois employé
pour désigner un message ou l’adresse électronique), mais il
n’y a pas d’usage francophone fixé. « Email, émail, é-mail » sont
des abominations franglaises. De même « émailler
» ou « mailler » doivent être proscrits. Un véritable bilingue anglais-français
traduira « to mail » par « poster » ou « adresser
» (une adresse électronique reste une adresse)."
Le Cawa d’AdmiNet