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La mort de Gavroche

- par Victor Hugo

dimanche 28 décembre 2008


(Source : Inspection académique du Doubs)

« Gavroche, tout en chantant, prodiguait la pantomime. Le geste est le point d’appui du refrain. Son visage, inépuisable répertoire de masques, faisait des grimaces plus convulsives et plus fantasques que les bouches d’un linge troué dans un grand vent. Malheureusement, comme il était seul dans la nuit, cela n’était ni vu, ni visible. Il y a des richesses perdues. »

Victor Hugo

 


 Courfeyrac tout à coup aperçut quelqu’un au bas de la
barricade, dehors, dans la rue, sous les balles. Gavroche avait pris un
panier à bouteilles dans le cabaret, était sorti par la coupure, et
était paisiblement occupé à vider dans son panier les gibernes pleines
de cartouches des gardes nationaux tués sur le talus de la redoute.
 - Qu’est-ce que tu fais là ? dit Courfezrac.
Gavroche leva le nez :
 - Citoyen, j’emplis mon panier.

 - Tu ne vois donc pas la mitraille ?
Gavroche répondit :
 - Eh bien, il pleut. Après ?
Courfeyrac cria :
 - Rentre  !

 - Tout à l’heure, fit Gavroche.
Et d’un bond, il s’enfonça dans la rue. (...) Une vingtaine de morts
gisaient çà et là dans toute la longueur de la rue sur le pavé. Une
vingtaine de gibernes pour Gavroche. Une provision de cartouches pour la
barricade.
 La fumée était dans la rue comme un brouillard.
Quiconque a vu un nuage tombé dans une gorge de montagne entre deux
escarpements à pic, peut se figurer cette fumée resserrée et comme
épaissie par deux sombres lignes de hautes maisons. Elle montait
lentement et se renouvelait sans cesse ; de là un obscurcissement graduel
qui blêmissait même le plein jour. C’est à peine si, d’un bout à
l’autre de la rue, pourtant fort courte, les combattants s’apercevaient.
 Cet obscurcissement, probablement voulu et calculé par
les chefs qui devaient diriger l’assaut de la barricade, fut utile à
Gavroche.
 Sous les plis de ce voile de fumée, et grâce à sa
petitesse, il put s’avancer assez loin dans la rue sans être vu. Il
dévalisa les sept ou huit premières gibernes sans grand danger.

 Il rampait à plat ventre, galopait à quatre pattes,
prenait son panier aux dents, se tordait, glissait, ondulait, serpentait
d’un mort à l’autre, et vidait la giberne ou la cartouchière comme un
singe ouvre une noix.
 De la barricade, dont il était encore assez près, on
n’osait lui crier de revenir, de peur d’appeler l’attention sur lui.
 Sur un cadavre, qui était un caporal, il trouva une
poire à poudre.
 - Pour la soif, dit-il, en la mettant dans sa poche.
 A force d’aller en avant, il parvint au point où le
brouillard de la fusillade devenait transparent. Si bien que les
tirailleurs de la ligne rangés et à l’affût derrière leur levée de
pavés, et les tirailleurs de la banlieue massés à l’angle de la rue, se
montrèrent soudainement quelque chose qui remuait dans la fumée.
 Au moment où Gavroche débarrassait de ses cartouches
un sergent gisant près d’une borne, une balle frappa le cadavre.

 - Fichtre ! fit Gavroche. Voilà qu’on me tue mes morts.
 Une deuxième balle fit étinceler le pavé à côté de
lui. Une troisième renversa son panier. Gavroche regarda, et vit que cela
venait de la banlieue.
 Il se dressa tout droit, debout, les cheveux au vent,
les mains sur les hanches, l’œil fixé sur les gardes nationaux qui
tiraient, et il chanta :

On est laid à Nanterre,
C’est la faute à Voltaire,

Et bête à Palaiseau,
C’est la faute à Rousseau.

 Puis il ramassa son panier, y remit, sans en perdre une
seule, les cartouches qui en étaient tombées, et, avançant vers la
fusillade, alla dépouiller une autre giberne. Là une quatrième balle le
manqua encore. Gavroche chanta :

Je ne suis pas notaire,
C’est la faute à Voltaire,
Je suis petit oiseau,

C’est la faute à Rousseau.

 Une cinquième balle ne réussit qu’à tirer de lui un
troisième couplet :

 

Joie est mon caractère,
C’est la faute à Voltaire,
Misère est mon trousseau,

C’est la faute à Rousseau.

 Cela continua ainsi quelque temps.
 Le spectacle était épouvantable et charmant. Gavroche
fusillé, taquinait la fusillade. Il avait l’air de s’amuser beaucoup.
C’était le moineau becquetant les chasseurs. Il répondait à chaque
décharge par un couplet. On le visait sans cesse, on le manquait
toujours. Les gardes nationaux et les soldats riaient en l’ajustant. Il se
couchait, puis se redressait, s’effaçait dans un coin de porte, puis
bondissait, disparaissait, reparaissait, se sauvait, revenait, ripostait
à la mitraille par des pieds de nez, et cependant pillait les cartouches,
vidait les gibernes et remplissait son panier. Les insurgés, haletants
d’anxiété, le suivaient des yeux. La barricade tremblait ; lui, il
chantait. Ce n’était pas un enfant, ce n’était pas un homme ; c’était
un étrange gamin fée. On eût dit le nain invulnérable de la mêlée.
Les balles couraient après lui, il était plus leste qu’elles. Il jouait
on ne sait quel effrayant jeu de cache-cache avec la mort ; chaque fois
que la face camarde du spectre s’approchait, le gamin lui donnait une
pichenette.

 Une balle pourtant, mieux ajustée ou plus traître que
les autres, finit par atteindre l’enfant feu follet. On vit Gavroche
chanceler, puis il s’affaissa. Toute la barricade poussa un cri ; mais il
y avait de l’Antée dans ce pygmée ; pour le gamin toucher le pavé,
c’est comme pour le géant toucher la terre ; Gavroche n’était tombé que
pour se redresser ; il resta assis sur son séant, un long filet de sang
rayait son visage, il éleva ses deux bras en l’air, regarda du côté
d’où était venu le coup, et se mit à chanter :

Je suis tombé par terre,
C’est la faute à Voltaire,
Le nez dans le ruisseau,
C’est la faute à...

Voir aussi

- Une France plus grande qu’aujourd’hui : réception de Victor Hugo
- Une seule image peut-elle changer le cours de l’Histoire ?


Voir en ligne : http://www.rfi.fr/lffr/questionnair...