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La "mise en scène judiciaire" des expertises psychiatriques en matière criminelle

vendredi 30 janvier 2015, par Thierry-Ferjeux Michaud-Nérard

Comment peut-on exposer ce que l’on pourrait dire de façon acceptable, concernant la mise en scène des expertises psychiatriques en matière criminelle ? Comment tenir compte de la diversité des situations à l’audience de la Cour d’Assises, à la fois par la diversité des situations criminelles et par la diversité des compétences des soi-disant experts psychiatres ? Il faut d’abord rappeler certains principes criminologiques fondamentaux, en espérant qu’ils pourront être assez précis pour que la discussion soit très simple.

Il est possible d’éclairer le modèle propre à la mise en scène des expertises psychiatriques en matière criminelle et de le formuler ainsi : mise en scène judiciaire ; représentation psychiatrique ; expression officielle et autorisée du discours psychiatrique, même incompréhensible pour tout le monde.

À partir de cette formulation générale de la mise en scène judiciaire, il faut expliquer la notion officielle de l’expertise psychiatrique en matière criminelle en commençant par le discours psychiatrique mystificateur.

En mettant en garde contre la tendance à vouloir idéaliser ou "sacraliser" l’expertise psychiatrique, il faut prendre au sérieux la mise en scène judiciaire dans le travail de recherche pour en faire la critique. C’est ainsi qu’une bonne description de la mise en scène judiciaire des expertises psychiatriques permet de détruire beaucoup de faux problèmes, mais en fait surgir beaucoup d’autres, très réels, sur le plan criminologique.

Lorsqu’il est bien construit et contrôlé, le discours psychiatrique peut se défendre lui-même contre les réductions. L’autorité de l’expertise psychiatrique en matière criminelle, grossièrement définie, se distingue de la "compétence psychiatrique ordinaire", par le fait qu’elle est le produit très spécial des conditions propres à la mise en scène judiciaire. Ce n’est pas la simple invention d’un discours psychiatrique imaginaire, mais la mise en œuvre d’un discours psychiatrique ajusté à la "situation" spéciale de la mise en scène judiciaire.

Ce qu’enregistrent les juges à l’audience de la Cour d’Assises, ce n’est pas la manifestation de la compétence supposée des experts, mais une création complexe, née de la relation de subordination entre l’institution judiciaire et la compétence des soi-disant experts psychiatres. Cette sorte de création complexe n’existe pas en dehors de cette relation très spéciale. Mais il ne s’agit jamais d’un discours psychiatrique ajusté à la "situation" criminologique, même si les expertises criminologiques s’améliorent, mais pas du fait de la logique judiciaire ! Les situations, où les rapports de domination du discours psychiatrique s’exercent, sont les situations officielles de la mise en scène judiciaire dans lesquelles les rapports établis sont parfaitement conformes aux lois de la mise en scène judiciaire. Les effets de domination et les rapports de force objectifs entre les effets d’un discours psychiatrique ajusté à la "situation" spéciale de la mise en scène judiciaire, et les tentatives de déstabilisation des avocats de la défense, s’exercent dans toutes les situations judiciaires.

En devenant expert, le psychiatre devient un personnage quasi-officiel, tenu de tenir des propos officiels, donc soumis aux lois officielles de la mise en scène de la justice officielle. S’il n’est pas capable de parler comme un expert officiel, on comprend alors que le psychiatre "ne sait pas parler". Plus une situation est officielle, plus celui qui accède à la parole comme expert doit être lui-même autorisé.

Il doit avoir des titres universitaires et obtenir la reconnaissance de l’institution judiciaire.

Plus une situation se rapproche de la mise en scène judiciaire officielle, plus elle impose sa loi dans la formation du discours des soi-disant experts psychiatres. Les effets de la mise en scène judiciaire s’exercent toujours, y compris sur les soi-disant experts psychiatres qui sont toujours virtuellement justiciables des lois de la mise en scène judiciaire. Ce sont les lois générales de la mise en scène judiciaire qui font la légitimité du discours des soi-disant experts psychiatres. Parler de légitimité, c’est rappeler que nul n’est censé ignorer les lois générales de la mise en scène judiciaire. Si dans les débats houleux, le soi-disant expert psychiatre "perd ses moyens", sa crédibilité s’effondre aussitôt. C’est la stratégie habituelle de la défense !

Cela veut dire que, s’il est en face du débat officiel et qu’il "perd ses moyens", alors son témoignage sera annulé. Il devra se taire, condamné au silence, un silence que l’on dira honteux. Les lois de la mise en scène judiciaire exercent un effet très important de censure sur ceux qui ne peuvent pas parler librement en face du débat officiel et qui doivent abdiquer, condamnés au silence dans les situations officielles de la mise en scène judiciaire où se jouent des enjeux importants. Dès que l’on dit blanc ou noir, cela est aussitôt traduit par "bien ou mal". La logique judiciaire est tournée vers la pratique.

C’est pourquoi la logique judiciaire met en scène aussitôt une "morale des valeurs".

La notion d’appareil judiciaire introduit en quelque sorte le fonctionnalisme du pire : c’est une machine bureaucratique programmée pour réaliser certaines fins, grâce à la mise en scène judiciaire. Les principes de la criminologie critique indiquent que ce sont ces conditions de la mise en scène judiciaire qu’il faut examiner.

L’institution judiciaire "totale" ou "totalitaire" a pour but d’instituer la fin de l’histoire personnelle dans la "situation criminelle". La différence entre la justice et l’appareil se voit bien dans la mise en scène judiciaire.

On fait comme s’il suffisait de croire aux vertus supposées de "l’Appareil judiciaire d’État" et de subir le programme de la machine judiciaire, pour avoir un ordre social rendu en apparence docile et soumis. En fait, la volonté de domination politique doit compter avec la logique des réseaux sociaux, très complexe, où les intentions politiques peuvent être détournées par les vertus de l’action subversive, comme en témoignent toutes les tentatives inadéquates de récupération politique, lesquelles sont naïvement vouées à échouer.

Une domination politique ne peut produire les effets souhaités que si elle domine les appareils et les organisations dans lesquelles les dominés sont réduits à subir ses effets. C’est pourquoi le discours des soi-disant experts psychiatres doit venir justifier le bon fonctionnement de la machine judiciaire à l’audience de la Cour d’Assises. Les justiciables et les institutions de "l’Appareil judiciaire d’État" sont en lutte, avec des forces différentes, selon les règles de la mise en scène judiciaire. Ceux qui dominent "l’Appareil judiciaire d’État" ont les moyens de le faire fonctionner à leur profit. Un appareil donne les moyens aux dominants d’annuler la résistance et les réactions des dominés. C’est-à-dire que les justiciables ne peuvent que subir la domination. Lorsque les effets de domination de "l’Appareil judiciaire d’État" sont tels qu’ils anéantissent la résistance et la lutte des dominés, l’histoire de la vraie justice prend fin avec la fin de la résistance des dominés.

La plupart des soi-disant experts psychiatres invoquent une notion qui paraît très importante dans la mise en scène judiciaire. Ils savent qu’il ne suffit pas de parler le langage de la psychiatrie, mais qu’il faut en plus apprendre à parler le langage de la psychiatrie à propos des situations criminelles. Autrement dit, l’art de parler le langage de la psychiatrie, de bien parler dans la mise en scène judiciaire, de manipuler le langage de la psychiatrie, de le dominer, n’est rien sans l’art d’utiliser cet art à propos de la mise en scène judiciaire.

La mise en scène judiciaire des expertises psychiatriques en matière criminelle, à l’origine, c’est le but à atteindre. Quand le langage de la psychiatrie parle avec à propos dans la mise en scène judiciaire, il touche au but. Pour toucher au but, pour que les mots de la psychiatrie produisent leurs effets judiciaires, il faut user non seulement des mots psychiatriquement exacts, mais utiliser les mots qui sont acceptables par la mise en scène judiciaire. La plupart des soi-disant experts psychiatres savent que la notion d’acceptabilité judiciaire est suffisante, parce qu’elle réduit les effets de l’expertise psychiatrique officielle en matière criminelle à cette simple notion de l’acceptabilité. En fait, I’acceptabilité définie dans la mise en scène judiciaire ne consiste pas seulement dans le fait de parler correctement le langage de la psychiatrie. Dans certains cas, un langage de la psychiatrie trop pur et trop exact peut être inacceptable pour le monde judiciaire.

Dans sa définition judiciaire, I’acceptabilité du langage de la psychiatrie criminelle suppose la mise en conformité des mots utilisés par rapport aux règles maîtrisées de la langue judiciaire. C’est pourquoi cela conduit à remplacer la notion de compétence psychiatrique par la notion de l’acceptabilité judiciaire. C’est dire qu’il y a des profits à tirer de la mise en scène judiciaire des expertises psychiatriques en matière criminelle.

Dès qu’il ouvre la bouche, le soi-disant expert psychiatre reçoit un profit en matière de prestige, qui n’a rien de fictif et d’illusoire. La nature psychiatrique de son langage dit qu’il est autorisé à parler au point que peu importe ce qu’il dit. Ce que l’on croit être la fonction de communication éminente du langage peut ne pas être remplie, sans que sa fonction judiciaire réelle cesse d’être remplie. Les rapports de force du langage de la psychiatrie criminelle créent une situation dans laquelle le soi-disant expert psychiatre peut parler sans être compris et sans devoir communiquer vraiment. C’est pourquoi on doit évoquer une sorte de liturgie judiciaire.

L’audience de la Cour d’Assises crée des situations où le psychiatre, autorisé à parler, a une autorité supposée, où il a pour lui l’institution, les lois de la liturgie judiciaire. Tout l’espace social de la Cour d’Assises fait qu’il peut parler pour ne rien dire ! Le pouvoir du soi-disant expert psychiatre sur les "mécanismes de formation des décisions judiciaires" est en relation avec le pouvoir de faire fonctionner la "liturgie judiciaire" à son profit, de façon très avantageuse et spécifique. Comme le montrent bien les joutes judiciaires où la parole du psychiatre autorisé à parler est un enjeu important pour les avocats, il existe une "relation de dépendance" entre les "mécanismes de domination" de la parole du psychiatre soi-disant expert et les mécanismes de formation des verdicts de la Cour d’Assises. On comprend que les détenteurs d’une compétence supposée de soi-disant "expert psychiatrique" défendent leur vanité officiellement reconnue en tant qu’acteurs dans la mise en scène judiciaire et en tant que concepteurs influents des décisions judiciaires.

Devant la liturgie judiciaire, le mysticisme permet de comprendre que les débats peuvent n’avoir pas de base scientifique évidente, ou seulement très hypothétique, et engager pourtant des intérêts vitaux, parfois plus vitaux que les intérêts d’une juste décision judiciaire. En conséquence, "réintroduire la notion de liturgie" judiciaire, c’est devoir rappeler ce fait simple que la compétence supposée du soi-disant expert psychiatre n’a de valeur qu’aussi longtemps qu’existe une mise en scène judiciaire. Ainsi, aujourd’hui, les psychiatres qui veulent défendre leur valeur de soi-disant expert, en tant que détenteurs supposés d’un "savoir psychiatrique", sont obligés de défendre l’existence de la "psychiatrie criminelle". C’est pourquoi le système bureaucratique universitaire doit pouvoir reproduire des cohortes serviles de "consommateurs judiciaires" fidèles et assidus, en matière de criminologie universitaire et de psychiatrie criminelle officielle, avec un conservatisme stérile, parfois pathologique, afin de conforter le système universitaire officiel !


Dr Thierry-Ferjeux Michaud-Nérard