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L’école de la "république socialiste" en question

samedi 10 janvier 2015, par Thierry-Ferjeux Michaud-Nérard

Hommage à Pierre Bourdieu

Pour les élèves "étrangers" à la "langue de l’école", les enseignants, quels qu’ils soient, utilisent un jargon typique des profs toujours difficile à accepter. C’est ce qui rend le "discours de l’école" le plus souvent inaudible aux élèves des quartiers. Il y a de quoi dénoncer, avec Ivan Illich, le monopole que s’octroie le "discours de l’école" en ce qui concerne, non pas l’instruction publique, mais l’éducation, laquelle doit pouvoir échapper aux prérogatives de l’État, du fait de son incompétence manifeste, toujours dénoncée en la matière.

Si la "langue de l’école" et de la plupart des enseignants évite de "laisser parler" le langage ordinaire, de s’abandonner au laisser-aller de la "langue" des élèves des quartiers, la question est : "Comment peuventils accepter, sans en partager la "langue", le savoir transmis par une institution sociale comme l’école ?"

Le dictionnaire des gros mots des élèves "étrangers" à la "langue de l’école" ne peut que discréditer les enseignants. Utiliser le dictionnaire des gros mots des élèves confine à une "mystification pédagogique" que même le "bon sens" des enseignants ne peut justifier, dans le langage ordinaire de l’école, pour parler un langage "accessible" aux élèves. C’est pourquoi, les sciences pédagogiques doivent acquérir un langage clair pour transmettre ce qu’elles affirment contre les idées reçues que véhicule le langage ordinaire des élèves.

On sait que la "langue de l’école" et des enseignants dit ce qu’elle a "à dire" dans un langage qui est prédisposé à "dire tout autre chose" que ce que le langage ordinaire des élèves est prêt à accepter. C’est une sorte de différence artificielle qui met les enseignants "à distance" des élèves. C’est rompre avec la pédagogie sociale, pourtant inscrite dans le discours officiel de l’école. Vouloir mettre un mot à la place d’un autre, c’est opérer un changement pédagogique décisif qui risque de se tromper d’objectif. Il ne s’agit pas d’échapper aux automatismes de l’école pour tomber dans les slogans ou les automatismes du langage ordinaire.

Il s’agit de développer le "sens critique" pour trouver les mots et les énoncés qui servent à "décrire le réel" et à stimuler la connaissance. C’est devoir renoncer aux professions de foi et aux croyances ordinaires des enseignants. Comment ignorer le langage automatique de la télé et des médias, et la phraséologie creuse des politiciens qui tourne toute seule, dans le vide de la pensée. La "langue de bois" permet aux politiciens et aux médias de parler de tout "pour ne rien dire" et sans devoir penser. La phraséologie creuse de la télé et des médias exerce un effet de neutralisation et de négation de la réalité. Le langage du politicien ne peut être ni "neutre" ni "clair". C’est généralement le vide de l’incompétence et de l’impuissance, sinon de l’amateurisme, des politiciens professionnels qui doivent persévérer dans le vide de la pensée pour "durer".

Si la maîtrise de l’écriture est nécessaire pour parvenir à un usage rigoureux et contrôlé du langage, alors le déploiement du numérique à l’école ne pourra pas conduire à la clarté de la pensée des élèves, ni au développement de leur sens critique. La "maîtrise de l’écriture" et la recherche de la rigueur conduit souvent à inventer une formule qui trouve sa force et sa clarté, sans devoir simplifier l’expression exacte et contrôlée, ce qui doit "détourner du verbalisme et du bavardage" de la télé vulgaire et des médias du commun.

La difficulté de trouver le "style de l’écriture" provient de toutes les nuances nécessaires à la vérité du langage juste. L’attention des élèves est directement proportionnelle à la "compétence du langage" des enseignants. C’est ce qui fait que les mises en garde des enseignants sont d’autant plus mal perçues des élèves qu’elles leur sont plus inutiles. Pourquoi la nécessité de recourir à un langage artificiel s’imposerait-elle à l’école plus fortement qu’à aucune autre institution étatique ?

Comment rompre avec la pédagogie sociale qui détermine les mots habituels de l’école pour exprimerdes choses que le langage scolaire ordinaire ne peut pas exprimer ?

L’école doit recourir à des mots inventés et partagés contre les préjugés naïfs du sens commun. Ces mots doivent surtout être insérés dans un réseau de relations avec les élèves, qui permettent de penser juste avec peu de mots, sans devoir prendre une chose pour une autre, de croire qu’une chose est autre chose que ce qu’elle est réellement. Pourtant, c’est bien la propagande publicitaire de la élé et des médias vulgaires qui impose aux gens de "penser faux". La propagande publicitaire mensongère a pour objectif justement de faire prendre une chose pour une autre et de croire qu’une chose est autre chose que ce qu’elle est réellement.

Une cause de malentendu réside dans le fait que les gens n’ont qu’une idée incertaine des conditions de production du discours publicitaire qu’on veut leur imposer. C’est pourquoi, un tel discours publicitaire mensonger est souvent apprécié, et continuellement repris, par les politiciens qui sont inspirés par le mépris des électeurs. Il y a là le même malentendu dans la communication entre les enseignants et les élèves. C’est là une limite à l’efficacité de l’école. Le malheur des enseignants est que, le plus souvent, les élèves qui ont les moyens de comprendre ce qu’ils disent n’ont aucune envie d’apprendre, ni aucun intérêt à se l’approprier.

Ils ont même des intérêts "de classe" à refuser l’école. Ivan Illich a montré que des élèves très compétents par ailleurs peuvent être totalement dépourvus devant la scolarité officielle, car ils ne possèdent pas la langue ni les instruments d’appropriation culturelle. Le discours scolaire officiel suscite, chez la plupart des élèves des quartiers, des résistances qui sont très semblables à celles que rencontre le discours politique officiel.

On comprend que le discours de l’école dans les quartiers a toutes les chances de s’adresser à ceux qui sont le moins disposés à l’accepter et très peu de chances de parvenir à ceux qui auraient le plus intérêt à le recevoir. C’est pourquoi, selon Pierre Bourdieu, Questions de sociologie, ©1984 Éditions de Minuit : "On peut penser qu’il suffirait de fournir à ces derniers un langage dans lequel ils se reconnaissent, dans lequel ils se sentent reconnus, acceptés, "justifiés d’exister comme ils existent", pour provoquer une "transformation de leur rapport à ce qu’ils sont"… "Ce qu’il faudrait divulguer, c’est le regard compréhensif, qui, retourné sur soi, permet de s’assumer et même, de se revendiquer, de revendiquer le "droit à être ce qu’on est"… "En fait, il ne s’agit pas d’enfermer les (élèves) dans un "être social originel" traité comme un destin ou une nature, mais de leur offrir la possibilité de s’assumer sans culpabilité, ni souffrance. Cela se voit bien dans le domaine de la culture (de l’école) où la misère vient d’une "dépossession qui ne peut pas s’assumer".

"Ce qui trahit les vendeurs de besoins (d’école), c’est l’indignation contre cette forme d’exploitation de la misère qui consiste à imposer des normes (scolaires égalitaires) impossibles, pour vendre ensuite des
moyens, souvent inefficaces, de combler l’écart entre ces normes et les possibilités réelles de les réaliser." "Sur ce terrain (de l’école), qui est complètement ignoré du politique, bien qu’il soit le lieu d’une action politique, les (élèves) dominés sont abandonnés à leurs seules armes (à savoir le repli stratégique). Ils sont absolument dépourvus de défense pour affronter les dominants (de l’école). Or, il serait facile de montrer que
la domination politique, la plus typiquement politique, passe aussi par (les dominants de l’école).

Sur le terrain de l’école, tout oppose le style des élèves, contrairement au maître des lieux "qui a pour lui la culture (et) aussi les manières d’en user, de s’y tenir, celui qui est le possesseur de cette culture (de l’école). On comprend que les élèves sont "possédés", c’est-à-dire qu’ils se sont fait avoir, et dépossédés "par cette culture (de l’école), au nom de cette culture".

C’est, pour une part au moins, parce que les élèves ne disposent pas du langage qui leur donnerait la possibilité de penser et de contrôler leur rapport au langage de l’école. Et cet état d’abandon, où le laissent les outils de langage disponibles, est particulièrement grave, entretenu par la propagande publicitaire de la télé et des médias, et les boniments vulgaires des politiciens professionnels !


Dr Thierry-Ferjeux MICHAUD-NÉRARD


Voir en ligne : http://www.cawa.fr/et-si-a-l-ecole-...