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Je voulais embaucher un ingénieur...

par Bernard Beauzamy

jeudi 29 juin 2006



Cet éditorial est extrait de "La Lettre de la S.C.M." n°34 - Juin 2006

La vérité ne fait pas tant de bien en ce monde que ses apparences n’y font de mal (La Rochefoucauld)

Nous avons récemment publié une petite annonce pour le recrutement d’un ingénieur : chose banale s’il en est, Mais une réglementation tatillonne en fait un exercice de style administratif tout à fait fâcheux ; on a le sentiment de mettre des croix dans des cases.

Tout d’abord, il est nécessaire de préciser H/F : l’ingénieur peut être un homme ou une femme ; les chimpanzés ne sont pas autorisés. Il faut ensuite annoncer que cette embauche se situe « dans le cadre de notre développement » (on pourrait penser qu’il s’agit d’un liquidateur). On doit mentionner l’effectif de l’entreprise, puis l’entité de rattachement : auprès de quel directeur ? Il est interdit de mentionner l’âge, mais il est obligatoire de mentionner l’ancienneté : par exemple, débutant seulement, ou bien au plus cinq années d’ancienneté, si bien que soit les vieux soit les jeunes sont par principe exclus. Bien entendu, il faut une fourchette de salaire, la nature du contrat, le lieu de travail, etc., tout ceci au nom d’une « charte de qualité ».

On voit, par delà la petite annonce, poindre le hideux Code du Travail : on entre corseté, on y découvre une carrière toute pleine d’inquiétudes sur la légitimité de l’entreprise, d’interrogations sur les conditions de travail. C’est le greffe avant la prison. On vous notifie vos droits, à l’américaine. A lire cela, on s’ennuie déjà.

Nul doute qu’en lisant cette annonce, le candidat le plus motivé s’interrogera : qu’est-ce donc que cet emploi si précis, si bien défini ? Qu’a-t-on donc fait de la capacité d’adaptation des êtres humains ? Qui nous dit qu’un candidat ayant 6 ans d’expérience ne ferait pas l’affaire ? Ou bien que tel autre, auquel la fourchette de salaire ne convient pas, ne ferait pas un effort ? On voit ainsi la généralisation, rendue légale, obligatoire, systématique, des emplois de type McDonald’s : profil bien défini, carrière bien définie. Malheur à qui est trop grand, trop petit, trop vieux, trop jeune.

Demander une photo est bien sûr interdit ; le CV anonyme est passé par là. Par contre, le candidat doit savoir que le lieu de ses aspirations se situera dans la rubrique "042 : Recherche, études techniques" et dans aucune autre. Il nous faut un robot, anonyme et sans visage, et spécialisé dans le programme 042, recherche et études techniques. Malheur à celui qui ne consulte pas la rubrique 042, ou qui n’est pas dans la bonne spécialité.

En 1912, Ernest Shackleton, avant son expédition dans l’Antarctique, publie une annonce : « Men wanted for hazardous journey. Small wages, bitter cold, long months of complete darkness, constant danger, safe return doubtfül. Honor and recognition in case of success. ».

Mais tout ceci est illégal : Shackleton réclame des hommes, et exclut les femmes. Ensuite, il précise que le voyage sera dangereux, sans annoncer les précautions prises par l’employeur pour protéger les salariés, en application des articles L. 230-1 et suivants du Code du Travail ("Tout salarié doit bénéficier d’une formation pratique et appropriée en matière de sécurité, lors de son embauche", dont le financement est évidemment à la charge de l’employeur). Avait-il seulement pensé à l’affichage obligatoire, en application de l’article L. 620-5 ?

Ensuite, cela devient consternant : « small wages ». Ce n’est même pas un salaire, ce sont des gages, et de plus ils sont petits ! La nature du contrat de travail n’est même pas mentionnée, ce qui est bien sûr suspect. Suit une énumération complètement inadmissible : froid mordant, obscurité totale, danger constant, retour incertain : mais il s’agit clairement de la mise en danger de la vie d’autrui, par l’employeur luimême de surcroît (Articles R. 236-10-1 et R. 236-10-2). Quant à la fin, elle est tout simplement grotesque : on ne vit pas des honneurs obtenus en cas de succès. Il faut prévoir la rupture du contrat de travail (article L122-4) à l’initiative du salarié, les indemnités qui lui sont dues, le nombre de jours de repos, les compensations pour pénibilité excessive, etc. Il y a là﷓dessus de très beaux dossiers de la "Revue Fiduciaire", sans compter naturellement les publications d’innombrables avocats, les arrêts des prud’hommes, des Cours d’Appel, de la Cour de Cassation, etc. En bref, toute une jurisprudence, orgueil de notre civilisation, aboutissement de nos manières les plus raffinées, qui analyse tous les risques et les dysfonctionnements et tente d’y répondre.

Shackleton avait reçu 5000 réponses pour son annonce si condamnable, mais qui ouvrait sur l’aventure. Nous, pour la nôtre, civilisée, bien rédigée, nous en avons eu 30.

Bernard Beauzamy

Bernard Beauzamy PDG, Société de Calcul Mathématique S.A. 111 Faubourg Saint Honoré, 75008 Paris tel 01 42 89 10 89, fax 01 42 89 10 69 Bernard.Beauzamy-at-wanadoo.fr http://www.scmsa.com

Voir en ligne : Société de Calcul Mathématique S.A.


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