Accueil > Au jour le jour > Discours de Thomas Sankara

Discours de Thomas Sankara

à l’ONU le 4 octobre 1984

vendredi 12 mai 2006, par Christian Scherer

Figure incomparable de la politique africaine et mondiale [1949-1987], radicalement
insoumis à tous les paternalismes et docilisations pourtant plus sûrs placements
en longévité politique post-coloniale, Thomas Sankara a légué aux générations
futures la verve et l’énergie de l’espoir, l’emblème de la probité et la conscience
historique de l’inaliénabilité de la lutte contre toutes oppressions. Prononcé
lors de la 39ème Session de l’Assemblée Générale des Nation-Unies, le 4 octobre
1984, ce discours historique à n’en point douter, mérite de constituer l’humus
fertilisant des nouvelles consciences en mouvement, avides de justice, de liberté,
d’enrichissements mutuels. 

22 ans déjà, les choses ont évolué dans le mauvais sens. Sankara assassiné.
Les dictateurs africains sont bien accrochés à leur rôles d’affameurs de
peuples soutenus par les lobbies occidentaux consommateurs des ressources
naturelles et vendeurs d’armes. Le message des pays occidentaux vers ces dictateurs
est clair :"Vendez-nous votre pétrole, nous vous vendrons nos armes pour entretenir
l’instabilité de vos pays qui vous permettent de vous maintenir au pouvoir". 

Le discours de thomas Sankara (source : http://www.afrikara.com/index.php?page=contenu&am...)

« Permettez, vous qui m’écoutez, que je le dise : je ne
parle pas seulement au nom de mon Burkina Faso tant aimé mais également
au nom de tous ceux qui ont mal quelque part.
Je parle au nom de ces millions d’êtres qui sont dans les ghettos
parce qu’ils ont la peau noire, ou qu’ils sont de cultures différentes
et qui bénéficient d’un statut à peine supérieur
à celui d’un animal.
Je souffre au nom des Indiens massacrés, écrasés, humiliés
et confinés depuis des siècles dans des réserves, afin
qu’ils n’aspirent à aucun droit et que leur culture ne puisse
s’enrichir en convolant en noces heureuses au contact d’autres cultures,
y compris celle de l’envahisseur.
Je m’exclame au nom des chômeurs d’un système structurellement
injuste et conjoncturellement désaxé, réduits à
ne percevoir de la vie que le reflet de celle des plus nantis.
Je parle au nom des femmes du monde entier, qui souffrent d’un système
d’exploitation imposé par les mâles. En ce qui nous concerne,
nous sommes prêts à accueillir toutes suggestions du monde entier,
nous permettant de parvenir à l’épanouissement total de
la femme burkinabè. En retour, nous donnons en partage, à tous
les pays, l’expérience positive que nous entreprenons avec des
femmes désormais présentes à tous les échelons de
l’appareil d’Etat et de la vie sociale au Burkina Faso. Des femmes
qui luttent et proclament avec nous, que l’esclave qui n’est pas
capable d’assumer sa révolte ne mérite pas que l’on
s’apitoie sur son sort.

Cet esclave répondra seul de son malheur s’il se fait des illusions
sur la condescendance suspecte d’un maître qui prétend l’affranchir.
Seule la lutte libère et nous en appelons à toutes nos sœurs
de toutes les races pour qu’elles montent à l’assaut pour
la conquête de leurs droits.
Je parle au nom des mères de nos pays démunis qui voient mourir
leurs enfants de paludisme ou de diarrhée, ignorant qu’il existe,
pour les sauver, des moyens simples que la science des multinationales ne leur
offre pas, préférant investir dans les laboratoires de cosmétiques
et dans la chirurgie esthétique pour les caprices de quelques femmes
ou d’hommes dont la coquetterie est menacée par les excès
de calories de leurs repas trop riches et d’une régularité
à vous donner, non, plutôt à nous donner, à nous
autres du Sahel, le vertige. Ces moyens simples recommandés par l’OMS
et l’UNICEF, nous avons décidé de les adopter et de les
populariser.
Je parle aussi au nom de l’enfant. L’enfant du pauvre qui a faim
et louche furtivement vers l’abondance amoncelée dans une boutique
pour riches. La boutique protégée par une épaisse vitre.
La vitre défendue par une grille infranchissable. Et la grille gardée
par un policier casqué, ganté et armé de matraque. Ce policier
placé là par le père d’un autre enfant qui viendra
se servir ou plutôt se faire servir parce que présentant toutes
les garanties de représentativité et de normes capitalistiques
du système.
Je parle au nom des artistes - poètes, peintres, sculpteurs, musiciens,
acteurs - hommes de bien qui voient leur art se prostituer pour l’alchimie
des prestidigitations du show-business.

Je crie au nom des journalistes qui sont réduits soit au silence, soit
au mensonge, pour ne pas subir les dures lois du chômage.

Je proteste au nom des sportifs du monde entier dont les muscles sont exploités
par les systèmes politiques ou les négociants de l’esclavage
moderne.

Mon pays est un concentré de tous les malheurs des peuples, une synthèse
douloureuse de toutes les souffrances de l’humanité, mais aussi
et surtout des espérances de nos luttes.

C’est pourquoi je vibre naturellement au nom des malades qui scrutent
avec anxiété les horizons d’une science accaparée
par les marchands de canons. Mes pensées vont à tous ceux qui
sont touchés par la destruction de la nature et à ces trente millions
d’hommes qui vont mourir comme chaque année, abattus par la redoutable
arme de la faim...

Je m’élève ici au nom de tous ceux qui cherchent vainement
dans quel forum de ce monde ils pourront faire entendre leur voix et la faire
prendre en considération, réellement. Sur cette tribune beaucoup
m’ont précédé, d’autres viendront après
moi. Mais seuls quelques-uns feront la décision. Pourtant nous sommes
officiellement présentés comme égaux. Eh bien, je me fais
le porte-voix de tous ceux qui cherchent vainement dans quel forum de ce monde
ils peuvent se faire entendre. Oui, je veux donc parler au nom de tous les « 
laissés pour compte » parce que « je suis homme et rien de
ce qui est humain ne m’est étranger ».

Quelle leçon d’humanisme.

 

Voir aussi

- GRAND ECRAN Afrique, continent de demain ? (lcp)
- Thomas Sankara : l’Afrique sur les traces de son héritage (lepoint)
- Burkina Faso : les putschistes libèrent le président et rouvrent les frontières (leparisien)
- François Hollande tutoie Compaoré, l’assassin de Sankara (awdnews)
- Burkina Faso : Rendez-vous le 2 avril pour le verdict de la demande d’exhumation de Sankara (oeildafrique)
- Quelques videos historiques de Thomas Sankara