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Des universités déclassées à tort

Un classement mondial relègue les établissements français à un mauvais rang. Sur des critères contestables

samedi 9 décembre 2006



Qui peut se réjouir, sauf peut-être dans le clan du déclin, du classement mondial des universités réalisé par l’université Jiao Tong de Shanghaï, fort peu flatteur pour les universités de notre pays ? Ainsi, en 2006, seules vingt et une universités françaises sont classées, dont quatre seulement parmi les 100 premières, et aucune avant la 45e place, alors que les Etats-Unis sont particulièrement à l’honneur, devant le Royaume-Uni et le Japon. L’école française de mathématiques, considérée comme une des premières du monde, aurait-elle donc disparu ? De ces résultats à première vue alarmants, on a tiré la conclusion hâtive qu’il nous faut, pour améliorer la performance de notre éducation supérieure, atteindre une taille critique en matière de recherche comme en matière de formation.

La question est-elle bien posée ? Quelle est la finalité première de la formation supérieure et, s’il faut un classement des universités, quels doivent en être les critères déterminants ? Le classement de Shanghaï est exclusivement basé sur des indicateurs de notoriété scientifique, tels que le nombre de professeurs ou d’anciens élèves ayant reçu un prix Nobel ou la médaille Fields - la distinction honorifique la plus prestigieuse en mathématiques - , le nombre d’enseignants figurant parmi les auteurs les plus cités dans vingt et un domaines des sciences exactes et sociales, le nombre d’articles publiés dans Nature et Science, le nombre de citations d’articles dans les revues scientifiques, et, pour 10 % de l’évaluation, une pondération liée aux effectifs de l’établissement.

De tels critères constituent une indéniable prime à la taille, en comparant ce qui n’est pas toujours comparable. Les grandes écoles, qui disposent souvent d’une taille et d’un corps professoral à effectif relativement limités, sont davantage pénalisées. Ce classement souligne, certes, la taille relative des établissements français de recherche, voire leur morcellement. Il est clair que des rapprochements entre organismes de même spécificité et de niveau équivalent permettraient d’apporter des premiers éléments de réponse en changeant de dimension. Quel serait le classement d’une université de Paris ?

Surtout, les critères utilisés portent uniquement sur l’intensité de la recherche et des publications. Les sciences humaines et sociales y sont donc moins prises en compte que les sciences exactes . Par ailleurs, ces indicateurs sont, pour la plupart d’entre eux, et notamment ceux relatifs aux prix Nobel, le reflet du passé de l’institution, davantage que l’analyse de sa situation actuelle.

Surtout, tels qu’ils sont définis, ils se révèlent pénalisants pour les universités et les grandes écoles françaises, qui ne dirigent qu’une faible partie de leurs étudiants vers la recherche, à l’instar des grandes écoles d’ingénieurs. Reposant donc principalement sur la seule recherche, le classement de Shanghaï ne traduit pas la qualité de l’enseignement dispensé, non plus que la préparation à la vie professionnelle, c’est-à-dire l’employabilité. Ce classement porte sur le savoir, mais non sur l’utilisation du savoir.

Shanghaï masque ainsi d’autres classements internationaux, comme ceux du Financial Times ou du Wall Street Journal, qui mettent bien davantage à l’honneur les institutions françaises, nos grandes écoles de management et leurs MBA y étant dignement représentés. Par exemple, HEC est classée 1re européenne pour son master en management par le Financial Times, et 16e mondiale pour son MBA par le Wall Street Journal.

Tout en comportant une bonne part de critères académiques, ces classements intègrent la qualité des programmes et leur contenu, et surtout le devenir professionnel des diplômés, sans négliger la prise en compte de la diversité.

Le classement de Shanghaï n’est pas sur ces sujets. Rien d’étonnant : la Chine, et en particulier la région de Shanghaï, a une croissance du PIB de 10 % à 11 % par an. Par essence, cette région ne connaît pas le chômage, et le problème des étudiants au sortir de l’université est plutôt de choisir un employeur. En Occident, et plus particulièrement en France, la logique n’est pas la même : avec un taux de chômage des jeunes de 25 à 29 ans de 15 %, le premier objectif de notre système de formation est de donner à chacun la possibilité d’accéder au marché du travail.

L’employabilité paraît donc, sous nos climats en tout cas, devoir être l’élément discriminant pour juger de l’efficacité d’un établissement de formation. Nos universités pourraient s’en inspirer, et notablement améliorer leur position en la matière, car il n’en reste pas moins que les universités bien classées par Shanghaï selon des critères académiques le seraient tout aussi bien sur le plan de l’employabilité.

Bien évidemment, un haut niveau de recherche contribue à la notoriété de l’université et au développement de l’économie. Il est indispensable d’évaluer la formation supérieure à partir de critères académiques et d’excellence - c’est le cas pour les MBA -, mais les critères académiques ne peuvent être les seuls.

Le classement de Shanghaï, qui ne doit pas nous obnubiler, devrait intégrer l’employabilité dans ses critères. De notre côté, nous devons nous organiser pour faire meilleure figure dans ce classement. Pourquoi laisser aux seuls journaux anglo-saxons ou à l’université de Shanghaï le soin d’élaborer les critères d’évaluation de l’enseignement supérieur dans le monde ? Pourquoi la France ne porterait-elle pas une proposition de paramètres intégrant employabilité et excellence académique et de recherche ?

Le ministre de l’éducation nationale, de l’enseignement supérieur et de la recherche ainsi que le ministre délégué pourraient entreprendre, autour de la conférence des présidents d’université et de la conférence des grandes écoles, une démarche pour proposer un " classement de Paris ", reposant sur des critères pertinents et reconnus par tous. Nous pourrions ainsi affirmer nos valeurs tout en nous confrontant au monde.

Nicolas Jacquet
Directeur général de la chambre de commerce et d’industrie de Paris

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