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Comment doit-on travailler ?

mardi 15 août 2006, par Christian Scherer



source : L’Illustration (6 septembre 1902)

Ce n’est guère une question à poser en temps de vacances, à l’époque où - en théorie du moins - beaucoup de personnes prennent un repos plus ou moins relatif et plus ou moins long. Il sera toutefois permis de faire observer qu’entre la théorie et la pratique, la différence est grande, que la plupart des hommes travaillent en toute saison, et enfin que la question qui se pose en tète de ces lignes est toujours d’actualité.

Comment doit-on travailler ? - Rien de plus simple, répond un psychologue américain, M. A.-F. Chamberlain : considérez les bêtes et faites comme elles.

Ceci n’est point un paradoxe. On pourrait croire que le psychologue transatlantique se moque de nous : car les animaux ne sont pas particulièrement laborieux, et dès lors « faites comme les bêtes » pourrait sembler signifier « vivez dans l’oisiveté ». Le tout est de s’entendre sur la valeur des termes. Ce que M. Chamberlain a voulu dire, en engageant l’homme à imiter la bête, et surtout les animaux supérieurs, c’est ceci : « Que votre activité soit courte, mais énergique. Travaillez fortement, par périodes courtes, et ensuite reposez-vous complètement, mais longuement. Vous pouvez très bien, en deux heures de forte application, accomplir la besogne qu’autrement vous feriez en six ou huit heures, en flânant, en musant les trois quarts du temps. Dès lors, faites un départ total entre les deux occupations : travaillez court et fort, au lieu de flâner, puis prenez un repos complet. C’est ainsi que procèdent les bêtes... »

Pas toutes les bêtes... Il en est dont l’existence n’est, en quelque , sorte qu’un long labeur. « Long » est une manière de parler, car elles ont la vie courte. Mais du moins la passent-elles tout entière dans l’activité. Les protozoaires, les petits animaux unicellulairos qui pullulent dans les eaux, ne connaissent ni jour ni nuit ; le sommeil leur est étranger ; et, sans cesse en mouvement, ils errent dé-ci dé-là, en quête de provisions. Aucun homme ne pourrait résister à la vie du protozoaire : il mourrait à la peine.

En nous élevant dans l’échelle des êtres, nous apercevons des changements graduels. Sans doute, la plupart des invertébrés ont une activité très persistante. Ils ne dorment point, ou dorment peu ; ils sont toujours occupés ; leur activité ne s’interrompt guère. Chez les types les plus développés, toutefois, il on va autrement. Les fourmis, les abeilles et la plupart des insectes présentent des alternances de travail et de repos très nettes.

Elles sont plus nettes encore chez les animaux vertébrés : chez les poissons, chez les batraciens, chez les reptiles, chez les oiseaux. Tous ces animaux consacrent une partie de la journée au travail et l’autre au repos. Mais la première, celle du travail, va diminuant, cela est certain. Elle est la plus courte chez les mammifères, ou du moins chez une partie de ceux-ci, car si les herbivores consacrent un nombre considérable d’heures à la recherche des aliments, - une vache mange presque toute la journée, - les carnivores ont promptement expédié le travail quotidien. Au lapin le plus expérimenté, il faut des heures pour qu’il arrivée remplir son estomac à sa satisfaction ; un renard qui sait son métier a vite fait, dans un pays suffisamment giboyeux, de se procurer le « plat du jour ». Après quoi il n’a qu’à digérer et dormir, sans autre souci jusqu’au lendemain.

Et ce qui est vrai du renard l’est aussi du sauvage et du criminel. L’un et l’autre « font leur coup » rapidement et n’ont plus qu’à s’adonner au repos. Nos assassins d’Europe le font voir ; et, de l’autre côté de l’Atlantique, les Indiens Seri ne vivent pas autrement que les carnassiers supérieurs.

Il est donc avéré que certains animaux, - y compris une partie importante de l’humanité, - vivent en travaillant fort peu. Et, comme ils vivent bien, on comprend que le conseil ait été donné d’imiter les animaux : de fournir, comme les plus élevés d’entre eux, de vigoureux coups de collier, suivis de repos prolongés et bienfaisants. Mais que vaut-il, ce conseil ? Car enfin la vie de l’homme civilisé n’est point celle du criminel. Ce n’est point celle du sauvage non plus, ou du quadrupède mangeur de viande. Il ne suffit pas à l’homme civilisé de se nourrir : d’autres besoins lui sont nés, qu’il ne peut satisfaire en massacrant simplement ses semblables ou les animaux ; d’autres aspirations, qui nécessitent le développement et l’emploi de facultés plus relevées que la ruse, et de moyens plus fins que la force musculaire. L’homme peut-il, pour ses travaux d’être civilisé et intelligent, suivre la règle selon laquelle se fait le travail chez les animaux supérieurs ?

Evidemment, une réponse générale complète ne peut être donnée, pour le présent. La psychologie n’est point encore assez avancée pour fournir une solution définitive. Et sans doute, la règle doit varier, dans une certaine mesure, selon la nature du travail.

On est, depuis quelque temps, en faveur de la réduction de durée des périodes de classe ou d’étude en ce qui concerne les enfants. On conseille d’abréger les périodes de travail ; on croit qu’ils peuvent apprendre tout autant en un temps sensiblement plus court que celui qu’on croyait nécessaire. On assure qu’il en va de même pour les adultes, et nous voyons qu’on nous promet, au bout de deux ans, des soldats qui en sauront tout autant que s’ils étaient restés trois ans sous les drapeaux.

A quoi tient ce revirement d’opinion ? Aux recherches des psychologues, tout simplement.

Ils ont constaté - et c’est là une excellente besogne - que la période que l’organisme peut donner au travail est, à tout âge, fort limitée. Et, dès que l’organisme continue à travailler passé la limite, il travaille mal e ! se fatigue inutilement. Dès lors, mieux vaut interrompre, pour reprendre plus tard. Il est bien certain qu’un adulte ou un enfant, peuvent rester occupés et sembler travailler pendant deux heures d’affilée. Mais il est certain aussi, comme l’ont fait voir MM. Binet et Henri dans leur livre sur la Fatigue intellectuelle, qu’au boni d’un temps qui varie entre 25 minutes et une heure, la puissance de travail diminue. Il est préférable d’arréter le travail et de prendre quelque repos.

Autre fait, qui a été signalé par le physiologiste italien Mosso, et qui plaide énergiquement en faveur des « temps de travail » courts :

Voici un muscle que trente contractions successives épuisent à tel point qu’il lui faut deux heures de repos pour se remettre. Eh ! bien, si au lieu de forcer ce muscle à se contracter 30 fois, on ne lui demande que 15 contractions, on s’aperçoit de ceci : c’est qu’après 15 contractions, il a besoin seulement d’une demi-heure de repos. Et alors la situation est très simple. Faites travailler ce muscle bêtement, il ne vous donnera que 30 contractions en 2 heures. Faites-le travailler intelligemment, par petites doses, avec repos intercalés, et le même muscle vous donnera en deux heures 60 contractions. C’est-à-dire que, dans le même temps, il donnera le double de travail, si vous savez le conduire avec intelligence.

De nombreuses expériences pourraient être citées, qui viennent à l’appui de celle qui vient d’être rappelée. On les trouvera résumées dans l’Année Psychologique de M. Binet, et dans les publications analogues. Toutes plaident en faveur des « temps de travail » courts, séparés par des périodes de repos permettant la récupération des forces. Et l’utilité des périodes de travail courtes est aussi évidente en ce qui concerne l’effort intellectuel qu’en ce qui concerne l’effort physique. D’où il suit, en définitive, que, l’exemple des animaux a du bon.

HENRY DE VARIGNY


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