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Alain Greenspan en procès

par Christian Stoffaës, Président du Conseil du Centre d’Etudes Prospectives et d’Informations Internationales, Président de l’Institut d’Histoire de l’Industrie

mardi 4 novembre 2008, par Christian Stofffaës



(Article paru dans La Tribune, le 9/10/2008)

Faut-il ouvrir le procès d’Alan Greenspan ? Après l’orage vient le temps de la chasse aux sorcières. Le président de Lehman Brothers, parti avec un parachute de 500 millions de $ après que la faillite de sa banque eut provoqué l’effet-domino tant redouté, vient de comparaître devant la commission du Congrès. C’est pour légitimer le transfert de la responsabilité des faillites aux contribuables que le président de la Réserve fédérale, le rassurant ( ?) Bernanke avait choisi de faire un exemple : lui, l’historien de la Grande Dépression aurait dû se souvenir que ce fut le krach de la Kreditanstalt qui déclencha la vraie crise. Et choisir un bouc émissaire plus virtuel- son prédécesseur.

Les grands personnages de notre ère monétariste sont aujourd’hui les gouverneurs des banques centrales : investis du pouvoir monétaire depuis que celles-ci sont rendues indépendantes des gouvernements, la longévité de leur mandat leur confère les moyens d’une stratégie, quand les politiciens ne font que de la politique. Notre époque peut se déchiffrer par leurs personnalités contrastées. L’austère-qui-se-marre du Potomac. La fourmi de Francfort qui prend sa revanche sur la cigale de Washington.

L’Amérique adore brûler ce qu’elle a adoré. Mais même les magiciens mutants en sorcières ont droit à un procès équitable. L’Amérique, même sous la démagogie, a la religion du due process : mais tout ce que vous dites peut être retenu contre vous.

« Si vous avez compris ce que j’ai dit, c’est que je me suis mal exprimé » avait coutume de ponctuer ses discours le magicien de la Fed, dont chaque virgule, scrutée par les investisseurs, faisait trembler les marchés. L’histoire aime à résumer ses ruptures dans la petite phrase qui incarne l’esprit du temps, telle l’inimitable « prospérité au coin de la rue ».

Or malgré la prudence de son arrogante petite phrase, le gourou a beaucoup parlé : et il fut très bien compris. Comme le « three-card-maestro » a tout dit et son contraire, on ne pourra pas l’accuser d’aveuglement. N’a-t’il pas annoncé l’ « exubérance irrationnelle » puis « l’ère des turbulences », sans rien faire pour les prévenir ? Revue de personnalité pour commencer. Fils unique ; parents divorcés ; mère vendeuse d’un magasin de meubles ; consultant en économie, n’ayant péniblement passé son doctorat qu’à quarante et un ans. Se définissant comme « républicain libertarien », militant des campagnes électorales. Nixon désigne à la tête des Conseillers économiques, puis Reagan à la Fed ce « self-made économiste » incarnation du populisme républicain, capable d’en remontrer aux têtes d’œuf démocrates de Harvard. Humour noir à la Woody Allen : il achève sa carrière comme conseiller du fonds hyperspéculatif Paulson (John, pas Henry).

Quelle responsabilité ?

Quand les banquiers sautent par la fenêtre, les économistes rentrent par la porte. L’accusation simpliste d’avoir laissé filer la monnaie mérite d’être spécifiée. La crise financière a deux causes : la classique, conjoncturelle : le surendettement spéculatif confronté au cycle économique ; la structurelle : la dérégulation des marchés financiers qui a suscité la « créativité financière » amplificatrice de spéculation.

- après le 11 septembre la Fed abaissa son taux à 1% pour conjurer la récession ; puis pour lutter contre l’inflation menaçante le remonta à 5 % en 2007. Cet activisme monétaire tant loué à l’époque n’est pas étranger à la naissance et à l’explosion de la bulle immobilière. La responsabilité distinctive du maestro du « pilotage fin » de la conjoncture par le taux d’intérêt se mesure à l’aune de l’impavidité de la BCE. On le louait pour avoir inventé la martingale de la croissance sans inflation : le regard fixé sur l’indice des prix à la consommation, il avait tout simplement oublié l’ immobilier ;

- la titritisation échevelée : en cédant leurs créances les prêteurs de premier rang sont devenus moins regardants : l’aversion pour le risque s’est estompée, les crédits ont été distribués sans limite ;

- d’autant qu’ils touchaient des commissions. Les banques d’affaires lorgnaient sur les gigantesques ressources des déposants ; pendant que les banques commerciales rêvaient des bonus des maisons de titres. L’abrogation en 1999 du Glass Steagall Act- ce dernier « vestige vermoulu » des grands procès de 1933, qui interdisait aux banques commerciales la porte de Wall Street- fut l’événement-déclencheur du mariage dans l’allégresse des financiers jadis ségrégués ;

- l’effet de levier illimité qui amplifie les gains comme les pertes : avec les désormais fameux « véhicules » (la créativité était aussi sémantique) le sommet de l’hypocrisie fut atteint. Comment un actif peut-il être à la fois hors bilan et dans le bilan pourra interroger l’inspecteur Colombo à la future commission d’enquête ? Le contournement systématique des règles prudentielles permit de financer la spéculation sans fonds propres : dés qu’advint le retournement il fallut provisionner ; puis rechercher du capital ; d’abord privé et maintenant public.

Le sauvetage des banques a, du même coup, déclenché un krach idéologique. Entre le Charybde du reniement et le Scylla des faillites en chaîne l’Amérique a choisi l’abjuration, au nom du pragmatisme. Mais si le pape lui-même avoue avoir perdu la foi, à quel saint doivent se vouer tous ceux qui y ont cru ?

Pour sauver le libéralisme et le capitalisme, il faut un bouc émissaire. Le drame de cette crise c’est qu’elle est synchrone de la campagne présidentielle américaine, là où se joue depuis un siècle le sort du monde. Pour payer, les contribuables taxés et les expulsés des « sam-suffits » de Cleveland exigent l’expiation des péchés des banquiers pour faire émerger le monde nouveau. Tout comme le New Deal émergea de l’après- 1929.

Il ne fut que le berger du troupeau moutonnier de Wall Street, talentueux porte-parole du rêve américain revu par les néo- conservateurs. Car ce qu’il a accompli ne fut possible que parce qu’il incarnait une époque et un milieu, dont la page se tourne aujourd’hui.

C.S.

Voir aussi

- Greenspan and The Simpsons video by CalculatedRisk

Voir en ligne : http://www.latribune.fr/opinions/20...


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